Mats Ek, figure emblématique de la chorégraphie contemporaine suédoise, est de retour à l’Opéra de Paris, quatre ans après l’annonce de son retrait de la scène artistique. Son retour à la création annoncé l’an dernier est une heureuse nouvelle pour le monde de la danse et surtout l’occasion d'apprécier deux nouvelles créations (Another Place et Boléro), tout en redécouvrant son ballet Carmen, qui entre au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris.

<i>Carmen</i> de Mats Ek fait son entrée au répertoire du Ballet de l'Opéra de Paris © Ann Ray / Opéra national de Paris
Carmen de Mats Ek fait son entrée au répertoire du Ballet de l'Opéra de Paris
© Ann Ray / Opéra national de Paris

Carmen fait partie des ballets incontournables du chorégraphe, composé en 1992 sur l’adaptation de Rodion Chtchedrine de l’opéra de Georges Bizet. La Carmen farouche de Mats Ek est une véritable explosion sur scène de féminisme : Carmen danse libre, affronte les hommes un cigare au bec, les séduit sans succomber à la logique de domination maritale. De la fabrique de cigares dans laquelle besogne Carmen dans la nouvelle de Mérimée, la cigarette devient dans le ballet l’attribut d’une femme sulfureuse et émancipée. Avec des symboles forts, peu de gestes et une mise en scène réduite à l’essentiel, Mats Ek retranscrit la violence de la passion fatale et l’ancrage hispanique picaresque. On ressent l’Espagne à travers les froufrous des jupes et les cris des hommes. Une tension sexuelle intense flotte tout le long du ballet, dans les regards, le souffles et les doigts de Carmen. Des foulards incarnent les sentiments : lorsqu’elle le séduit, Carmen extrait un foulard rouge du cœur de Don José, alors qu’elle retire un foulard rose du sexe d’Escamillo. Deux mondes s’opposent visuellement, les costumes brillants du toréador et de sa compagnie et la robe rouge de Carmen, ce qui brille et ce qui saigne, la légèreté et la mort. Dans un finale impressionnant, Carmen vêtue d’une longue traîne rouge fait corps avec son costume. Mi-femme, mi-monstre, elle avance la tête dissimulée sous une cascade de froufrous et se redresse fièrement avant d’être mortellement frappée.

La création Another Place, dansée par Aurélie Dupont et Stéphane Bullion s’inscrit dans la continuité de Place, un pas de deux créé en 2007 pour Ana Laguna et Mikhaïl Baryshnikov, alors âgés de respectivement 52 ans et 59 ans. Dialogues intimes sur la maturité du couple, Place et Another Place mettent en scène une femme et un homme dans la fleur de l’âge, vêtus d’habits du quotidien, qui se retrouvent autour d’une table. Tantôt table de cuisine, tantôt abri sous lequel se réfugier ou encore piano, la table évoque le foyer, l’élément tangible d’une relation construite avec les années. Malgré quelques passages joliment chorégraphiés et la partition languide de la Sonate en si mineur de Liszt interprétée par Staffan Scheja, Another Place n’a pas la puissance de Place. On ne parvient pas à percer l’intimité de ce couple et à se projeter dans leur histoire. Dommage, car le duo Memory créé et dansé par Mats Ek et Ana Laguna en hommage à Ingmar Bergman il y a un an, qui évoquait à un âge plus tardif encore l’angoisse de la mort dans le couple, était lui tout simplement bouleversant.

Le <i>Boléro</i> de Mats Ek © Ann Ray / Opéra national de Paris
Le Boléro de Mats Ek
© Ann Ray / Opéra national de Paris

Dans un espace scénique complètement ouvert et sans coulisse, un vieil homme s’avance avec détermination vers une baignoire vide, un seau d’eau à la main. Il verse son seau dans la cuve, puis retourne le remplir et recommence. Sur cette ritournelle amusante, l’orchestre entonne la première phrase du Boléro de Ravel, et une vingtaine de danseurs vêtus de noir traverse la scène sur la cadence du tambour. À chaque nouvelle phrase musicale, les danseurs – seuls, en duo ou par petits groupes – jaillissent sur scène, mus par le rythme insatiable et puissant du Boléro, par ses accents à la fois joyeux et lascifs. Ces bribes de danse, sublimement chorégraphiées, communiquent une gaîté intense qui va crescendo avec la musique. Derrière eux, le vieil homme poursuit son dur labeur, Sisyphe désopilant vêtu d’un bob et d’un imperméable, et finit par se jeter dans le bain en guise d’apothéose. Ce Boléro revisité en rituel du bain est un point final aussi humoristique que majestueux.

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