La Compañia Nacional de Danza de España fête ses 40 ans cette année. Dirigée par l’ancien danseur étoile de l’Opéra de Paris José Martinez, elle présente dans une vaste tournée internationale son répertoire classique et contemporain et les qualités artistiques de sa troupe. Invitée de la quinzième édition des Étés de la Danse qui a lieu au Théâtre Mogador, la compagnie interprète le ballet Carmen dans la version de Johan Inger créée en 2015.

<i>Carmen</i> à Mogador © Carlos Quezada
Carmen à Mogador
© Carlos Quezada

Si Carmen et son hispanité semblaient un choix évident pour la tournée internationale du ballet espagnol, il s’avère que la programmation du Carmen de Mats Ek par l’Opéra de Paris deux rues plus loin, au même moment et sur la même partition, tombe assez mal. Et malgré un traitement réaliste aux antipodes de Mats Ek, dont le Carmen se situe plutôt du côté de l’allégorie, on voit que Johan Inger a parfois eu du mal à se détacher de la chorégraphie de son prédécesseur – la scène de la geôle, où le personnage éponyme se louvoie au sol, écarte les jambes, tandis que Don José, à la fois ébloui et horrifié, laisse échapper un cri au moment où Carmen lui arrache le cœur est très inspirée de Mats Ek. Pourtant intéressante, la création de Johan Inger souffre malheureusement de la comparaison avec celle de Mats Ek.

Johan Inger utilise la partition de Carmen Suite, de Rodion Chtchedrine, qu’il complète par des compositions musicales signées Marco Alvarez. Avec une mise en scène assez épurée et un décor fait de panneaux mobiles de bois et de miroirs, le chorégraphe suédois ancre la pièce dans le réel et le présent. Les danseurs sont vêtus d’habits modernes, Don José et les officiers sont de vrais gendarmes, Carmen et ses amies sont des prostituées qui se mettent du rouge à lèvres et se dénudent sous la surveillance d’une maquerelle colérique. Même si un personnage irréel intervient à différents moments du ballet, à la fois narrateur, témoin et symbole de mort, cette femme-enfant en short blanc qui traverse la scène en dribblant un ballon de basket donne une coloration très moderne et réelle au drame.

<i>Carmen</i> à Mogador © Carlos Quezada
Carmen à Mogador
© Carlos Quezada

Johan Inger prend un parti assez inhabituel dans sa chorégraphie en mettant davantage le projecteur sur le personnage de Don José que sur celui de Carmen – dansée avec beaucoup de virtuosité par la soliste Sara Fernandez. Carmen, femme concupiscente et terrienne, vole d’homme en homme sans qu’on puisse rattacher son comportement à sa condition de prostituée ou à une inclination personnelle. Avec une Carmen volatile plus que virile, qui s’adonne plus qu’elle ne s’oppose aux hommes, Johan Inger fait du personnage éponyme une figure simplement humaine, loin de la symbolique de féminité et d’émancipation qu’elle incarne souvent. Paradoxalement plus central, le personnage de Don José est particulièrement approfondi par Johan Inger, avec un second acte très psychologique qui révèle son conflit intérieur. Hanté par sa jalousie et son amour, Johan Inger reconstitue la folie qui pousse Don José au crime passionnel. Ce focus inaccoutumé change à la fois l’interprétation morale de l’histoire de Carmen – car c’est davantage Don José que Carmen que l’on prend en pitié – mais aussi le genre du ballet, à classer plutôt du côté du drame réaliste et contemporain, plus que du côté de la parabole sur la femme et la liberté.

***11