Daniel Linehan a composé un solo d’une heure très intime. Entouré par les gradins du Théâtre de la Bastille en disposition quadrifrontale, il se met à nu en nous confiant son histoire à travers des mots et son vocabulaire chorégraphique riche, original et si personnel ! Body of Work est un spectacle très touchant et captivant.

Daniel Linehan dans <i>Body of Work</i> © Danny Willems
Daniel Linehan dans Body of Work
© Danny Willems

En jean, baskets et pull, Daniel Linehan commence la pièce en mesurant des parties de son corps contre les murs du théâtre, puis mesure la distance qui le sépare de Bruxelles ou encore de la Lune, commentant dans un micro les résultats en regardant les spectateurs. L'artiste ne crée pas une autobiographie autocentrée mais se tourne au contraire vers les astres, les générations passées et futures dans ce spectacle qui semble nous placer tous dans une lignée donnée. Il crée un lien fort avec le public, en fixant chaque membre du public dans les yeux, en embrassant les pieds des spectateurs du premier rang, en répétant « me and you ». Le danseur et chorégraphe tisse ce lien avant de confier son histoire, tels les écrivains s’adressant au lecteur dans les premières pages de leurs autobiographies : une connivence se tisse ainsi et renforce par la suite les émotions ressenties.

Daniel Linehan crée le son lui-même en faisant glisser un micro contre son corps, en le frottant et en murmurant des sons qui sont ensuite enregistrés et diffusés en direct. La musique même de son spectacle est créée par son corps. Il y ajoute lui-même en dansant des onomatopées, des soupirs, des chuintements qui agrémentent sa performance et nous transportent dans son histoire. Ses mouvements se répètent parfois, la tête au sol et les bras flottant dans le dos, ou encore des mouvements de vague du bras droit allant du sol jusqu’au plafond. Daniel Linehan a un vocabulaire chorégraphique très doux et sincère dans lequel il implique toujours son regard et sa tête.

Au cœur du spectacle, sa voix enregistrée nous raconte un souvenir d’enfance bouleversant : à quatre ans, entouré de ses frères et sœurs et de sa mère, il apprend par une psychologue que son père est très malade et va mourir. Il parle ensuite de ce qu’il a ressenti lorsqu’il a appris son décès. Simultanément à ces mots, Daniel Linehan enlève son jean puis le remet en pliant sa jambe gauche en deux, talon contre fesse. La perte du père devient la perte d'un membre et le danseur se tient en équilibre sur sa seule jambe droite. Il danse, plonge vers le sol et remonte avec une force inouïe. Puisqu'il évoque avoir manqué de mot à la mort de son père, n'ayant pas réussi à pleurer ni à parler, Daniel Linehan utilise la danse comme moyen d’expression. Sa chorégraphie issue de sa mémoire sensorielle est extrêmement émouvante.

Daniel Linehan dans <i>Body of Work</i> © Danny Willems
Daniel Linehan dans Body of Work
© Danny Willems

Le seul autre souvenir d’enfance auquel le chorégraphe fait ensuite référence est un souvenir heureux : il est à Disneyland sous le soleil de Californie avec sa mère et sa sœur. En sélectionnant minutieusement ces moments de son histoire et de sa mémoire, Daniel Linehan fait parler ses sensations avec éloquence, évitant l’accumulation d’événements. Sa danse est une danse d’émotions vécues qui véhicule des énergies très fortes et sincères. Le rythme du spectacle est très bon : courses, marches, paroles mais aussi moments de pause permettent de bien comprendre son histoire. 

Se mettant nu à la fin du spectacle comme un retour à sa naissance, Daniel Linehan reprend des mouvements du début de la pièce avec beaucoup de simplicité. Un magnifique spectacle où la danse prend tout son sens par son caractère humain et spirituel.

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