On ne sait pas encore précisément quand le public avignonnais pourra à nouveau goûter au spectacle vivant en salle, mais on en connaît le lieu : ce sera dans le théâtre à l’italienne au centre-ville, après trois ans de travaux de rénovation. La salle temporaire de l’Opéra Confluence, située à proximité de la gare TGV, vit donc ses dernières heures de loyaux services avec cette Veuve joyeuse, en version française. Covid-19 oblige, l’Opéra Grand Avignon a décidé de filmer la représentation, en présence de rares journalistes privilégiés, afin d’en assurer la diffusion sur sa chaîne YouTube le soir du 31 décembre.

<i>La Veuve joyeuse</i> à l'Opéra d'Avignon © ACM Studio Delestrade
La Veuve joyeuse à l'Opéra d'Avignon
© ACM Studio Delestrade

Le rideau se lève sur les décors élégants d’Eric Chevalier, une ambassade de Marsovie aux luminaires de style Art déco et des invités tout de blanc vêtus répartis de part et d’autre et sur l’escalier central. Les couleurs explosent davantage au deuxième acte du lendemain, à l’occasion de la réception dans les jardins de la veuve Missia Palmieri, en particulier dans les costumes naïfs d’Erick Plaza Cochet agrémentés de coiffes et colliers de feuilles et fleurs. La mise en scène est signée de Fanny Gioria, qui suit un concept de théâtre dans le théâtre. Nous sommes en effet en cours de répétition du spectacle, Figg règle les petits problèmes qui surviennent sur le plateau (on descend par exemple un lustre pour en changer l’ampoule), le baron Popoff s’essaie à différents accents pour son texte parlé, l’orchestre s’arrête après quelques mesures… « Il est où Danilo ? » On avoue être rapidement lassé par ce procédé trop répétitif au premier acte, mais qui fonctionne beaucoup mieux dans les deux suivants. Il n’est utilisé au deuxième acte que par de rares et petites touches, tandis qu’au dernier on y bascule complètement. Les répétitions des scènes chez Maxim’s viennent de se terminer, les artistes ont accès aux tables de maquillage derrière le rideau de scène et les artistes en tenue de ville prennent un verre autour des tables restées en place. La veuve – Hanna Glawari dans le civil – a remisé ses habits de scène et renoue, dans la vraie vie donc, avec Danilo au cours de leur langoureux duo « Heure exquise ».

<i>La Veuve joyeuse</i> à l'Opéra d'Avignon © ACM Studio Delestrade
La Veuve joyeuse à l'Opéra d'Avignon
© ACM Studio Delestrade

La direction musicale de Benjamin Pionnier, à la tête d’un Orchestre National Avignon-Provence excellemment préparé, est bien en situation, amenant du souffle mais sans pompiérisme, un rythme dansant qui débouche de temps à autre sur une valse tourbillonnante. Le bémol qu’on peut formuler est le volume très fort de la phalange, souvent au détriment des voix sur le plateau. Sachant qu’il n’y a pas de véritable fosse dans cette salle provisoire, la tâche est rendue difficile à la plupart des solistes vocaux ce soir pour passer ce petit mur de son, déséquilibre qui peut toutefois aisément être réglé lors de la diffusion de la captation.

<i>La Veuve joyeuse</i> à l'Opéra d'Avignon © ACM Studio Delestrade
La Veuve joyeuse à l'Opéra d'Avignon
© ACM Studio Delestrade

En Missia Palmieri, la jeune soprano Erminie Blondel développe une voix piquante, musicale et sait user de séduction dans sa Chanson de Vilja, tandis que Nadia Popoff, la femme de l’ambassadeur, est un rôle qui correspond bien aux moyens de Caroline Mutel, dotée d’un instrument homogène. Côté masculin, Philippe-Nicolas Martin en Prince Danilo est un baryton magnifiquement timbré et solide, qui a des réserves de puissance dans le registre aigu, ce qui est aussi le cas du ténor Samy Camps qui incarne un vaillant Camille de Coutançon, la distribution des rôles principaux étant complétée par le baryton Guillaume Paire en Baron Popoff. Les chœurs de l’Opéra Grand Avignon, préparés par Aurore Marchand, sont également bien en place.

La fiction rejoint notre réalité actuelle à la conclusion de la pièce, lorsqu’à la fin de la vraie-fausse répétition (« Salut tout le monde, à la semaine prochaine ! »), est proposé à la cantonade : « Attendez les gars, depuis le temps qu’on attend ce moment, eh bien d’être sur scène, on a quand même cette chance, si on en profitait vraiment ? » Réponse unanime des artistes, qui lancent le finale et son French cancan endiablé, chorégraphié par Elodie Vella. Joie, bonne humeur et confettis, mais sans public souriant jusqu’aux oreilles et applaudissant en cadence… vivement son retour en 2021 !

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