Créée à l’Opéra de Nice en janvier 2019, la production réalisée par Daniel Benoin et présentée jusqu'au 14 octobre à l'Opéra de Toulon se déroule pour l’essentiel sur un immense lit occupant la majeure partie du plateau. Dans un vaste intérieur aux parois décorées de quelques peintures tirées de scènes de Don Juan, la scénographie de Jean-Pierre Laporte a prévu simplement de petits dégagements autour de cette forme de praticable imposant, avec le pianoforte de Iákovos Pappás installé dans une alcôve côté cour. Le jeu des acteurs est d’une densité appréciable : on se jette sur le lit, on s’y roule, on y danse allongé en fin de premier acte, Don Giovanni souvent y repose et s'y repose… et inévitablement on se prend parfois les pieds dans le drap géant ! Don Giovanni, portant un masque, est d’emblée étendu de tout son long, avant que le drap ne recouvre son corps, cette même image étant proposée à la conclusion de l’ouvrage… Don Giovanni meurt donc dans son lit ! Les perruques et costumes classiques raffinés de Nathalie Bérard-Benoin ancrent la réalisation visuelle dans le XVIIIe siècle, tandis que les vidéos conçues par Paulo Corréia et projetées sur la boîte scénique et le tulle à l’avant amènent un peu de modernité.

Don Giovanni à l'Opéra de Toulon
© Frédéric Stéphan

La station allongée n’est pas favorable vocalement aux premières interventions de Guido Loconsolo dans le rôle-titre, difficilement audibles. La suite ne nous convainc que partiellement, le chant est plus que correct mais le timbre ne correspond pas idéalement à celui du Don, en manque de noblesse dans le grain et parfois de brillant (un « Fin ch’han dal vino » aux aigus très mats). Les airs et récitatifs sont de qualité inconstante, avec quelques passages d’une belle profondeur et bien soutenus mais d’autres plus prosaïques. On lui préfère le Leporello de Pablo Ruiz, agréablement projeté et d’un bon abattage, même si les deux extrémités de la tessiture s’avèrent moins sonores.

Don Giovanni à l'Opéra de Toulon
© Frédéric Stéphan

Après un petit accroc au début de son premier air « Dalla sua pace », Alasdair Kent nous réserve ensuite de vrais moments de bonheur en Don Ottavio. L’Australien se situe en effet typiquement dans la catégorie du ténor mozartien, un volume léger mais très musical, clair d’articulation, amenant des variations de nuances pour les reprises et un long souffle lui permettant de dérouler avec élégance ses phrases. Si Le Commendatore de Ramaz Chikviladze remplit son office avec un instrument suffisamment puissant et sépulcral, le Masetto de Daniel Giulianini fait une entrée en scène problématique, cherchant la bonne tonalité ainsi que le bon rythme. Les problèmes se règlent sensiblement plus tard, avec cependant de petits écarts de rythme persistants, le chanteur composant un Masetto paysan tout d’une pièce (« Ho capito, Signor si ! »).

Don Giovanni à l'Opéra de Toulon
© Frédéric Stéphan

La distribution féminine nous amène les meilleures satisfactions, avec en tête la Donna Anna d’Anaïs Constans, voix d’une ampleur très épanouie, un timbre séduisant et une constante justesse de ton et de jeu. La Donna Elvira de Marie-Ève Munger se montre par moments survoltée pour ce qui concerne le geste théâtral, comme ses récitatifs furieusement vindicatifs envers Don Giovanni, le menaçant, haletante, d’un couteau sous la gorge. La voix se fait également expressive, un peu moins ronde que celle de sa consœur. Sans démériter, la Zerlina de Khatouna Gadelia se situe un petit cran en-dessous, ne délivrant pas l’habituelle séduction vocale qu’on attend pour ce rôle. Par exemple au cours de « Batti, batti, o bel Masetto », elle est concentrée sur les redoutables difficultés de l’air, entre autres passages d’agilité et grands écarts, alors que la virtuosité produit un effet plus naturel par l’impeccable violoncelle solo.

On apprécie globalement la direction musicale de Jordan de Souza, assez douce pendant l’ouverture avec des coups de timbales agréablement retenus. L’énergie, les contrastes de nuances sont présents, pour une lecture respectueuse de la partition et un Orchestre de l’Opéra de Toulon en bonne forme. Les choristes occupent les premières loges sur deux niveaux et leur petit nombre ne gêne pas, en considérant la modestie de leurs interventions pendant l’opéra de Mozart. Au bilan, une belle représentation, qui est toutefois loin de faire le plein de spectateurs en ce mardi soir.

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