Moins d'une semaine après la célébration musicale du millénaire de la Cathédrale de Strasbourg, l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg mettait l'Estonie à l'honneur en invitant au pupitre l'une de ses plus prometteuses représentantes sur la scène internationale : la jeune Kristiina Poska. Par la même occasion, la programmation de la soirée allait nous faire redécouvrir l'œuvre d'une autre figure majeure de la musique estonienne contemporaine, à savoir Erkki-Sven Tüür, dont la musique torturée, assez inclassable, se devait de relever le pari osé de côtoyer des œuvres célèbres du répertoire telles que le Concerto pour Violon en ré mineur de Sibelius et la 4ème Symphonie de Schumann.

Kristiina Poska © Sebastian Hanel
Kristiina Poska
© Sebastian Hanel

Malgré la performance en demi-teinte de Tedi Papavrami au violon, Kristiina Poska allait enflammer l'OPS et son public au cours d'un voyage sonore qui comptera certainement parmi les plus belles réussites de la saison.

La soirée commence donc avec une œuvre méconnue d'Erkki-Sven Tüür, intitulée Lighthouse pour orchestre à cordes, composée en référence à Bach. À l'écoute de ces longues notes tenues et de ces motifs obsédants qui descendent en cascade depuis les aigus, on a pourtant bien du mal à percevoir la luminosité suggérée par le titre : au contraire c'est plutôt dans une ambiance digne des meilleurs polars, voire des meilleurs films d'épouvante, que cette musique nous plonge. Kristiina Poska et les cordes de l'OPS semblent d'emblée trouver une précision et une énergie communes, la battue de la chef estonienne, très droite, très rigoureuse, convenant parfaitement à une partition labyrinthique où l'on a beau jeu de se perdre. À mesure que les rythmes se déphasent et que les sons se distordent jusqu'à donner l'impression d'un écroulement général de la musique, on pense avec un plaisir presque morbide aux figures grimaçantes d'un Francis Bacon et à l'univers visuel d'un Hitchcock. Mais comme un ultime rayon de soleil jeté au milieu de l'obscurité, la pièce se terminera sur un crescendo inattendu que les cordes de l'OPS arracheront de manière spectaculaire.

Spectaculaire : le mot ne serait pas exagéré pour décrire la virtuosité nécessaire à l'exécution du célèbre Concerto pour Violon de Sibelius, dont le romantisme souvent exacerbé, truffé de réminiscences brahmsiennes et de rythmes folkloriques, oblige l'interprète à se dépasser sur le plan technique et émotionnel. À ce titre, la prestation de Tedi Papavrami ne laisse pas indifférent mais déçoit quelque peu : alors que les passages lents des 1er et 2ème mouvements convainquent l'auditoire grâce à l'expressivité subtile, généreuse mais toute en retenue, du violoniste albanais, on regrette que les passages virtuoses du 3ème mouvement notamment soient la plupart du temps conduits avec un manque de confiance manifeste. À cela viennent s'ajouter de légères fluctuations de tempo qui mettent en péril la coordination avec l'orchestre, si bien que l'on soupçonne une méforme du soliste ce soir-là. Mais il n'en demeure pas moins que le Largo de la 3ème Sonate de Bach, effectué en bis dans un silence religieux, restera comme le moment le plus poétique et le plus émouvant de la soirée, en adéquation totale avec le jeu intimiste de son interprète.

Pour ce qui est de la 4ème Symphonie de Schumann, qui clôt le programme en beauté, on notera surtout l'excellente impression donnée par Kristiina Polva à la baguette. Apportant une touche de féminité bienvenue dans une discipline encore très largement masculine, la chef insuffle à l'OPS un dynamisme de tous les instants, mettant ainsi en valeur les contrastes frappants de la partition. Tandis que les trois premiers mouvements, avec leurs motifs et leurs caractères propres, nous permettront d'apprécier l'homogénéité sonore des différents pupitres de l'orchestre, la partie animée du Finale, absolument jubilatoire d'un point de vue rythmique, sera menée bon train avec dans chaque geste des musiciens un plaisir communicatif.