Après une première réception en 2008, l’Orchestre National du Capitole de Toulouse et son chef, Tugan Sokhiev, accueillaient une nouvelle fois les Victoires de la Musique Classique au sein de la Halle aux Grains, salle mythique de la vie musicale toulousaine rendue incontournable pas l’illustre Michel Plasson. En conférence de presse, le premier édile de la ville, Jean-Luc Moudenc, se réjouissait de la reconnaissance de « l’excellence » toulousaine et de l’accueil de ce que Frédéric Lodéon qualifie de véritable « fête » de la musique tournée vers la jeunesse et vers un large public. Pas sûr que le pari soit réussi.

Tugan Sokhiev © Patrice Nin
Tugan Sokhiev
© Patrice Nin

Plateau et timing étroits

L’hexagone caractéristique de la Halle se répercute par des échos sur le sol noir brillant du plateau et la salle s’illumine de couleurs peu habituelles. On sent l’équipe télé tout de même un peu à l’étroit. Loin de constituer un concert orthodoxe, la soirée se précipite et le public peine à applaudir les artistes comme ils le mériteraient, conditionnés par le chronomètre du petit écran. Comment prétendre à la vulgarisation si le public est mis à l’écart d’office ? Les maîtres de cérémonies Claire Chazal, présente en sa qualité de speakerine et de journaliste emblématique, et Frédéric Lodéon, chef d’orchestre, chroniqueur radio et désormais animateur vedette des VMC, pressent le pas. L’extrait du Boléro de Maurice Ravel lancé, artistes invités et nommés s’enchaînent sans grande clarté ou logique. Très à l’avant de l’orchestre, un hexagone ambré accueille les solistes. Cette disposition éclatante visuellement ne va pas sans poser de problèmes pour la direction de Tugan Sokhiev : les décalages sont nombreux entre l’orchestre et les artistes. Olga Peretyatko, le chœur du Capitole de Toulouse, parmi d’autres, se retrouvent ainsi déphasés.

Quelques moments d’émotion sincère

Le grand pianiste Menahem Pressler, récompensé d’une victoire d’honneur, est sans doute à l’origine du moment d’émotion le plus intense de la soirée et est le seul à être gratifié d’une standing ovation. Après avoir exécuté de façon extrêmement lancinante une Mazurka (Opus 17, n°4) de Chopin, il livre une anecdote sur l’origine de sa première venue à Toulouse, traduite tant bien que mal et de façon plus que synthétique par Claire Chazal.

Du côté des jeunes en lice pour la victoire de la révélation soliste instrumental, Lucienne Renaudin Vary, visiblement quelque peu stressée par son passage sur scène, détonne à plusieurs reprises sur l’Allegro du Concerto pour trompette de Joseph Haydn, œuvre virtuose exécutée à vitesse réduite. Camille Berthollet prend beaucoup moins de risques avec La liste de Schindler de John Williams. Enfin, la prestation d’Adrien Boisseau, dernier nommé dans cette catégorie est sans doute la plus attrayante, jouant sur le dialogue avec la première soliste de l’ONCT Geneviève Laurenceau au travers du Presto de la Symphonie concertante pour violon et alto de Mozart. On entendra d’ailleurs le compositeur autrichien à de nombreuses reprises dans la soirée, avec notamment le Lacrimosa du Requiem. Mais cet exercice n’est qu’une vitrine puisque les lauréats sont déjà connus avant le début de la soirée. In fine, Lucienne Renaudin Vary, très émue, est récompensée et touche le public.

Chez les instrumentistes confirmés, la virtuosité parfaite est de mise et cède la place à un concours fratricide. Le toulousain Bertrand Chamayou exécute à merveille l’Allegro maestoso du premier concerto pour piano de Liszt, avec une gestuelle endiablée. Adam Laloum autre toulousain, lui donne la réplique avec l’Adagio du vingt-troisième concerto pour piano de W. A. Mozart, avec un lyrisme rare. La prestation de Magali Mosnier est moins ardente. Pour le plus grand bonheur de la salle, la victoire du soliste instrumental va à Bertrand Chamayou, chauvinement attendu. Côté lyrique enfin, c’est Karine Deshayes, dont la voix retenti dans toute la Halle, qui est pour la deuxième fois récompensée. À chaque fois pour ces trois victoires, la mise en valeur des différents nommés est assez déséquilibrée et la programmation permet artificiellement de deviner qui sera lauréat.

Des remises en questions à demi-mot

Le trio « non concurrentiel » de la révélation lyrique de l’année constitué par Guillaume Andrieux, Elsa Dreisig et Jérémy Duffau met surtout en avant ce dernier. La remise de la victoire à la soprane franco-danoise donne lieu à un discours assez arrogant de sa part, visiblement préparé mais bien mal déclamé. L’artiste règle des comptes franchement personnels, mélangeant généralités sur le métier de musicien, arguant le rejet du système hypocrite des remerciements et affichant une « indépendance » insondable. Comprend qui peut. Frédéric Lodéon et Claire Chazal restent de marbre devant cette diatribe qui aurait pu dénicher de bien meilleurs arguments et exposer de vrais problèmes liés à la profession au public. Le Monde n’a en tout cas pas du tout apprécié.

La fausse place accordée à la création et à l’interprétation contemporaines

Malgré l’annonce faite à la presse d’artistes et de compositeurs tournés vers les autres aspects de la société, jeunes, engagés, on en reste au statut quo. On comprend mal l’évocation capilotractée de la mémoire de Pierre Boulez alors que Bertrand Chamayou exécute le Concerto de Liszt. On entendra pas une note de Pierre Boulez alors que c’était le moment ou jamais de le faire connaître au grand public.

Philippe Hersant est à nouveau récompensé aux dépends de Richard Dubugnon et de Bruno Mantovani pour son Cantique des trois enfants dans la fournaise dont on n’entendra pas une note… Idem pour les autres nominés. C’est le compositeur primé l’an passé qui est, « selon la tradition », joué lors du direct : il s’agit du rythmique Concerto pour violoncelle de Guillaume Connesson, exécuté par Jérôme Pernoo. On donne à cette catégorie peu de place tant sonore qu’explicative. Pas sûr que reléguer le rôle - pourtant primordial dans le domaine de la musique dite classique - du créateur à un rang si reculé soit une bonne stratégie de démocratisation et d’ouverture. Les compositeurs restent dans leur tour d’ivoire. Très rapidement sont également récompensés le chœur et l’orchestre de l’Opéra National de Paris pour leur enregistrement de Daphnis et Chloé de Maurice Ravel sans qu’on entende, là aussi, une seule note du lauréat ou des autres nominés.

Redressement en fin de programme

L’ensemble AdONF parvient à redynamiser une soirée à bout de souffle. Tout va vite, trop vite. La basse Ildar Abdrazakov reconnecte le public avec la scène par sa voix chaude et son jeu charismatique. On nous inflige en revanche en final et par deux fois la Marche de Radetzky de Johann Strauss père. On se croirait au nouvel an. La vulgarisation est ici confondue avec la réitération.

Il faudra au final surtout saluer la performance de l’ONCT, resté sur scène pendant près de 2h45 en balayant un répertoire très large sans pause aucune. Tugan Sokhiev livre en point presse la difficulté de l’exercice tout en se félicitant de diriger un orchestre si « flexible ». Une soirée sur laquelle on peut émettre bien des réserves malgré ses qualités, son ambition, et notamment sa portée pédagogique - bien que parfois trop limitée - conduite par Frédéric Lodéon passé maître dans l’art de l’anecdote croustillante sur la vie des compositeurs ou dans le résumé express des arguments d’opéras.