Le public berlinois était plus qu’enthousiaste ce vendredi 8 avril à l’idée d’accueillir Marina Abramović et sa dernière œuvre pour une première dans la capitale allemande. Créée en pleine crise sanitaire à l’Opéra de Munich, 7 Deaths of Maria Callas bénéficie d’une véritable renaissance dans les murs du Deutsche Oper. La salle est comble pour accueillir cette création-hommage à celle qu’on appelait la Divina assoluta. Se succèdent sur scène sept sopranos interprétant les arias les plus célèbres et les plus tragiques du répertoire de la Callas, avant que l’on ne pénètre dans l’intimité des derniers moments de la diva elle-même.

7 Deaths of Maria Callas au Deutsche Oper Berlin
© Bettina Stöß

Il s'agit cependant d'un hommage pas comme les autres, où les tourments de Maria et ceux de Marina semblent inévitablement entremêlés. Si la Callas tient bien le rôle de fil conducteur de l’œuvre, on ne peut pas passer à côté de l’artiste Abramović, interprète principale et omniprésente sur scène pendant l’intégralité de la représentation. Dès le lever de rideau, on découvre le corps inerte de la performeuse serbe reposant dans un lit éclairé d’un unique faisceau lumineux. Immobile, elle est témoin de sept destinées tragiques qui vont s’enchaîner à l’écran. À l'image, elle est la grande star, aux côtés de l’acteur américain Willem Dafoe dans des court-métrages muets réalisés par Nabil Elderkin. Dans une palette allant du noir au beige en passant par le rouge du costume de matador de Carmen et du sang de Lucia, et par le jaune des serpents qui étouffent Desdémone, l’artiste trouve la mort par la maladie, la chute, la main de son amant, sa propre folie et, enfin, par les flammes. On la voit donc à la fois inerte et inlassablement tourmentée, et on l’entend surtout : la voix profonde d'Abramović résonne dans les hauts-parleurs du théâtre entre chaque vidéo et crée le lien narratif grâce à une sorte de monologue intérieur relatant ses pensées face aux différentes manifestations de la mort auxquelles nous assistons.

7 Deaths of Maria Callas au Deutsche Oper Berlin
© Bettina Stöß

Plongé dans un noir de salle quasi total, le public est séparé de la scène par un voile sombre créant un écran supplémentaire et un effet de relief pour les images de ciel et de nuages projetées entre chaque aria. Depuis nos sièges, nous nous enfonçons dans ce ciel toujours de plus en plus agité. La mise en scène donne au Deutsche Oper une atmosphère quasi mystique renforcée par les passages orchestraux composés par Marko Nikodijević venant entourer les célèbres extraits de Verdi, Bellini, Bizet, Puccini... C'est une rude concurrence pour le jeune compositeur serbe qui arrive pourtant à relever le défi en nous emportant petit à petit dans cet univers joliment macabre. L’orchestre dirigé par Yoel Gamzou est impeccable et enchaînera avec brio les transitions entre les compositions de Nikodijević et l’accompagnement des arias. Les percussions et les vents sont particulièrement mis à l’honneur tout au long de la soirée. La première flûte solo est notamment admirable dans ses passages en duo avec Adela Zaharia en Lucia di Lammermoor.

7 Deaths of Maria Callas au Deutsche Oper Berlin
© Bettina Stöß

Parmi les sept airs que l’on redécouvre ici, sortis de leur contexte narratif, l’air de la folie est certainement celui que l’on retiendra le plus. Le public ne pourra d’ailleurs pas contenir ses applaudissements à l’issue de la performance de la jeune colorature Adela Zaharia qui impressionne par sa maîtrise et par la facilité avec laquelle elle aborde ce monument du répertoire. Les sept sopranos ont pour exercice de transmettre uniquement par la voix les émotions que les vidéos nous évoquent en images. En apparence, elles sont identiques, du chignon aux petits escarpins noirs, en passant par la petite robe grise qui rappelle un uniforme de domestique.

Après la septième mort, le rideau tombe, permettant un changement de décor radical. Pour ce second temps de l’œuvre, on découvre une parfaite reconstitution de l’appartement parisien où Maria Callas a vécu ses dernières heures. Toujours bercée par la voix d'Abramović, l’artiste se réveille enfin et fait quelques pas dans la pièce, ouvre la fenêtre pour respirer l’air de Paris puis jette un vase à terre avant de disparaître en coulisse et de laisser la scène aux sept chanteuses dont le costume de femme de chambre prend tout son sens. Elles rangent la pièce et couvrent chaque meuble de voiles noirs.

7 Deaths of Maria Callas au Deutsche Oper Berlin
© Bettina Stöß

Le rideau retombe une dernière fois alors que seul un tourne-disque continue à donner vie à la scène. La voix de la véritable Callas retentit dans le théâtre alors qu’Abramović entre en scène pour la faire revivre une dernière fois. Incarnée pour toujours dans son iconique robe de sequins dorés, l’aura de la diva irradie tout le public et brise enfin l’obscurité.

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