Dans le majestueux réfectoire des moines de l’Abbaye de Royaumont, il faut une bonne dose de concentration pour ne pas se laisser bercer par la magie du lieu et oublier la musique. Pas de risque toutefois avec cette édition 2021 des concerts « Voix Nouvelles » qui présentent le travail des compositeurs stagiaires de l’Académie : on ne peut qu’être impressionné par la richesse et la variété des univers de chacun, tout comme par la précision et l’expressivité des instrumentistes et chanteurs des ensembles Linea, Exaudi et Voix Nouvelles.

James Weeks à Royaumont
© Fondation Royaumont

C’est l’atmosphère poétique de la pièce Pinks, de Julie Zhu, qui ouvre cette journée de découvertes. Partant du souffle d’un accordéon, la compositrice ajoute des nappes sonores au sheng (orgue à bouche), puis les sonorités aquatiques de la harpe et du cymbalum. L’ensemble, auquel se joint une voix de basse, est l’occasion de mettre en avant d’intéressants mariages de timbres – accordéon, sheng et chant – qui font l’originalité de la pièce, par ailleurs construite sur un mouvement de va-et-vient hypnotique. C’est également à une forme d’hypnose que l’on parvient à l’écoute de The feeling of being in a body, de Sarah Grace Graves : s’ouvrant sur de simples souffles des six chanteurs, la pièce souffre d’abord du silence imparfait de la salle de concert. Le premier accord est donc un soulagement : avec une justesse impeccable, les interprètes travaillent la prononciation de chaque voyelle et consonne jusqu’à obtenir un son fascinant, presque métallique. On préfère cette recherche poussée sur les effets de la voix aux trouvailles plus artificielles de Krõõt-Kärt Kaev, qui diffuse parallèlement au chant des grésillements de musique enregistrée, ou à la recherche moins aboutie de Anna-Louise Walton sur le parlé-chanté.

Le travail sur les timbres, cette fois individuels, se poursuit avec le duo de Jean-Patrick Besingrand pour flûte et clarinette contrebasses, Caché par Kami. Bruits percussifs et claquements de langue incongrus semblent se structurer en un affrontement entre les deux instruments, qui se transforme en exploration sonore avec les barrissements de la clarinette, puis l’émergence de bribes de mélodie. Mais la pièce ne semble pas dépasser cette recherche acoustique, si bien que l’on finit par être déçu par ses contours flous – c’est aussi le cas des œuvres d’Alberto Carretero et de Louis Goldford, qui désorientent le spectateur par leur foisonnement de sonorités, sans offrir de forme claire.

L'Ensemble Exaudi dans le réfectoire des moines
© Fondation Royaumont

Le travail de Brendan Champeaux (Escuchando a la piedra) sur le son de l’orgue est plus captivant : partant du martèlement presque insupportable d’un unique fa, il s’en éloigne peu à peu avec des clusters qui semblent saturer l’atmosphère de la salle, puis fait sortir des tuyaux des souffles pâles, ou des bruits faussement électroniques. La pièce a beau être un peu longue, on est captivé par ces sons inouïs. La virtuosité de l’organiste Thomas Lacôte n’y est probablement pas pour rien !

Contrastant avec cette recherche assez abstraite, deux compositeurs choisissent de construire leur œuvre autour d’une narration. Soyeon Park s’attaque à une déconstruction joyeusement dérangée du Petit Chaperon rouge : portés par les rythmes syncopés des instrumentistes qui les accompagnent, deux chanteurs répètent obstinément quelques phrases du conte, mi-parlées mi-chantées, que la compositrice a déformées en y intercalant des consonnes répétées jusqu’à l’obsession et d’étranges bruits d’essoufflement, pour créer un formidable chaos.

À l’opposé de cette esthétique extravertie, Matteo Gualandi s’inspire d’un poème d’amour, Francesca : après une introduction très douce, faite d’accords construits progressivement entre violoncelle, notes de harpe répétées et cymbalum, le compositeur fait chanter le texte par deux voix, homme et femme, d’abord très pâles, qui se cherchent et fusionnent peu à peu. Bien que de facture relativement classique, le résultat n’en demeure pas moins touchant. Les écritures également imagées de Paulo Brito et de Diego Jiménez Tamame sont moins convaincantes, les différentes sections de leur pièce, moins nettement caractérisées, ne suffisant pas à accrocher durablement l’attention du spectateur.

String Study #1 de Simon Steen-Andersen
© Fondation Royaumont

Mais les œuvres les plus jubilatoires de la journée sont sans aucun doute celles qui encadrent le concert de l’après-midi. Professeur à l’Académie, Simon Steen-Andersen propose avec sa String Study #1 une chorégraphie cocasse et millimétrée : les instrumentistes, face au public, répètent, interrompent et reprennent des glissades improbables du haut en bas de leur instrument – flûte de pan, claviers, étrange percussion constituée d’un gant lesté, et instruments à cordes tenus comme autant de violoncelles. La pièce est courte et l’idée simple, mais efficace ! Dans un style beaucoup plus prolixe, le concert se conclut avec le tout aussi espiègle Ntunda, de Sérgio Rodrigo. Après une introduction dialoguée entre flûte et zarb, des motifs rythmiques syncopés circulent entre piano et clarinette basse, dans un climat très jazzy. Une conclusion explosive pour une Académie riche du talent de ses jeunes compositeurs et compositrices, particulièrement imaginatifs !


Le voyage de Clara a été pris en charge par la Fondation Royaumont.

[Note du 8 septembre : une version précédente de l'article mentionnait un djembé au lieu d'un zarb, concernant la pièce de Sérgio Rodrigo ; merci à l'attentif lecteur-percussionniste qui nous a signalé cette erreur, avec toutes nos excuses !]

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