A Lagrasse, les jours de bourrasques, les feuilles des grands platanes volent en tous sens. Ils ombrent un cours qui cerne ce village de l'Aude posé au fond d'une vallée dessinée par l'Orbieu, la rivière qui le sépare du grand monastère qu'il regarde toujours et encore avec une certaine méfiance depuis qu'il s'en est émancipé, voici bien longtemps. Une bonne trentaine de chanoines et de moines suivant la règle de saint Augustin sont installés dans la partie privée d'une abbaye fondée en l'an 800. En terres cathares, le vent du nord fait tourner la tête aussi vite que les vins des Corbières. Il inspire les poètes , les écrivains, les philosophes : la dynastie des Cros, dont Charles le poète et inventeur du phonographe, avait élu domicile dans une maison sise dans la rue au bout de laquelle se devine l'église où tournent Les Pages musicales de Lagrasse dont la troisième édition s'est tenue du 1er au 10 septembre. Une petite cour fermée par des maisons, pas de place majestueuse, pas de parvis pour cette église du XIVe siècle aux murs et à la voute peints, mais un orgue de Théodore Puget, le grand facteur toulousain, heureusement oublié dans les années où tant d'instruments furent modernisés-massacrés un peu partout en France.

© Les Pages Musicales de Lagrasse
© Les Pages Musicales de Lagrasse

Le village de Lagrasse est d'une beauté que la période moderne n'a pas altéré. Il a quelque chose de sévère dans son refus du fleurissement municipal qui défigure tant de villes et de villages historiques. Ses habitants sont accueillants. Une plaque apposée sur une maison rappelle que des justes parmi les nations y protégèrent deux juifs pendant la seconde guerre mondiale, vraisemblablement avec la complicité de tous les habitants : les maisons n'ont pas de jardins, sont les unes sur les autres, les rues sans trottoirs sont juste assez larges pour laisser passer une voiture... chacun sait ce qui se passe chez ses voisins. Le Centre d'aide aux réfugiès lui fait désormais face. Il y a bien longtemps, la franco-brésilienne Ceres Franco y a élu domicile avec sa prestigieuse collection d'art contemporain sur laquelle sa fille et son gendre veillent aujourd'hui, là et à Montolieu, un village près de Carcassonne. Le banquet du livre y a élu domicile depuis vingt ans et son succès ne se dément pas lors de chacune de ses éditions annuelles. Un petit festival de piano s'y tient aussi sous la halle, à l'initiative de résidents britanniques et voici donc qu'à l'initiative de Jean-Hugues Guillot, le titulaire des orgues et de sa femme Nicole, un festival de musique y est organisé avec l'aide inestimable des bénévoles du village qui de la régie aux fourneaux, du bar de l'entracte à la billetterie assurent un travail colossal, dont on ne parle jamais mais sans lequel tant de manifestations ne pourraient pas exister.

Le soir venu, l'église se remplit pour des programmes copieux concoctés par Adam Laloum et les amis qu'il convie à venir faire de la musique dans une sorte de phalanstère régit par la cooptation. Le voici justement qui monte sur scène pour donner une bonne nouvelle : la Sonate pour piano et violon KV 380 de Mozart qui avait été retirée du programme l'avant veille fait son retour – elle sera jouée de façon splendide, libre, chantante, allègre, spirituelle, par la violoniste Mi-Sa Yang et le pianiste Jonas Vitaud –, et annoncer que le violoncelliste Christophe Morin remplacera Victor Julien-Lafferière, tout récent Premier Prix du Concours Reine-Elisabeth, souffrant.

Mi-Sa Yang © Les Pages Musicales de Lagrasse
Mi-Sa Yang
© Les Pages Musicales de Lagrasse

Les œuvres se succèdent, lieder de Brahms par le baryton Jean-Jacques L'Anthoën et la mezzo Claire Péron, Le Trio avec clarinette de Brahms, la Petite Suite de Debussy pour piano à quatre main par Adam Laloum et Jonas Vitaud, les Contrastes de Bartok, par Raphaël Sévère à la clarinette, Guillaume Bellom au piano, Mi-Sa Yang au violon, la Nuit transfigurée de Schoenberg par Léa Hennino et Marie Chilemme à l'alto, Guillaume Chilemme et Pierre Fouchenneret au violon, Yan Levionnois et Christophe Morin au violoncelle, quand soudain on s'aperçoit que tout ceci n'aurait pas été aussi évident voici une quarantaine d'années. Les jeunes musiciens français se sont émancipés des tutelles, des dictats des agents, voire de l'interdiction qui était faite à leurs prédécesseurs, étudiants du Conservatoire, de seulement prononcer le nom de Schoenberg ou de Bartok qui y étaient interdits de cité jusqu'en 1968, à de rarissimes exceptions près, chez des professeurs qui n'en faisaient qu'à leur tête, comme la pianiste Yvonne Lefébure. Même Brahms y était regardé de travers. Et là, une dizaine de musiciens s'ébrouent avec bonheur et gourmandise dans un répertoire qui est devenu naturellement le leur. Leur Nuit transfigurée restera dans les annales, par son alliage de transparence, d'effervescence, d'élégance... C'est admirable. Demain ? Musique russe et musique française...

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