Que l'on ne s'y trompe pas : sous ses dehors extravagants et son intrigue rocambolesque, mélange improbable de magie et de terre-à-terre, l'avant-dernier opéra de Léos Janáček est une œuvre à la tonalité sombre, où la mort apparaît in fine comme l'ultime refuge de la condition humaine.

Angeles Blancas Gulín (Emilia Marty / Elina Makropoulos) © Alain Kaiser
Angeles Blancas Gulín (Emilia Marty / Elina Makropoulos)
© Alain Kaiser

Issus de la pièce éponyme de Karel Capek, son compatriote tchèque, le livret de Janáček ainsi que sa musique tirent leur originalité, et donc leur modernité, d'une forme et d'un style décousus, atypiques, qu'on aurait peu d'hésitations à qualifier d' « expérimentaux ». Ici pas de grands airs, pas de duos passionnés, pas non plus d'intermèdes orchestraux ; entièrement dévolue au commentaire de l'action et à l'imitation des intonations de la langue parlée, la musique de Janáček se caractérise pas une rythmicité sèche et des harmonies parfois tendues à l'extrême.

Pour le tandem formé de Marko Letonja à la direction musicale et de Robert Carsen à la mise en scène, il a donc été nécessaire, visiblement, de tempérer la part d'austérité de l’œuvre en y accentuant les aspects frivoles. Il en résulte des effets comiques hérités de l'opérette, assez efficaces.

Ainsi, dès la scène d'ouverture, qui est une forme de prélude symphonique, la mise en scène nous fait voir de façon intelligente et drôle les différentes identités prises par Elina Makropoulos à travers les âges (rappelons que l'action se déroule dans le Prague des années 1920 et qu'un élixir de jouvence la maintient en vie depuis plus de trois siècles) : la répétition mécanique de ses changements de toilette, le va-et-vient de ses admirateurs, en font une sorte de diva excentrique et froide, allégorie du caprice et de la paresse, symbole peut-être d'un type d'opéra démodé. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la dernière personnalité incarnée par Elina Makropoulos au moment de sa mort est Emilia Marty, une cantatrice à succès, comme si l'Affaire Makropoulos devait signer l'arrêt de mort du grand opéra lyrique...

Entre autres effets de comique dans la mise en scène de Robert Carsen : le burlesque. Au moment de l'acte II par exemple, dans un décor de palais asiatique au kitch revendiqué, Emilia Marty apparaît parmi la foule de son fan-club masculin en impératrice du mauvais goût, magnifique de vulgarité lorsqu'elle se met à improviser une espèce de fandango endiablé avec le plus vieux et le plus atteint de ses thuriféraires. Déjà dans l'acte I, alors que nous est exposé en termes techniques l'imbroglio judiciaire dans lequel les personnages (et les spectateurs) se trouvent embringués, l'attitude comique des chanteurs, au niveau de leur gestuelle notamment, tentait de nous détourner de l'aridité d'une scène poussive et bavarde, avec moins de succès cependant.

Le problème est que la musique de Janáček, avec ses juxtapositions d'éléments rythmiques et ses fragments de mélodie disparates, n'autorise que rarement ces petites respirations comiques. Comme du point de vue musical c'est un sentiment continu de tension dramatique qui domine, les cordes étant la plupart du temps exploitées dans l'aigu, à la limite de la stridence, le spectateur n'a pas vraiment l'occasion ni le temps d'apprécier les éléments divertissants l'opéra, pourtant bien mis en valeur, et encore moins ses rebondissements, bien vite découragé par une intrigue retorse qui se relègue d'elle même au second plan.

Il n'y a finalement qu'à la fin du troisième et dernier acte, lorsque se dévoilera le penchant suicidaire d'Elina Makropoulos, que la musique prendra son essor mélodique et que l'opéra gagnera en subtilité, tout comme la mise en scène, qui jouera sur l'implication du spectateur dans le dialogue final de l'héroïne avec le chœur, en augmentant la lumière de la salle notamment.

Alors que l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg défend la musique de Janáček avec une précision rythmique et un engagement louables, bien qu'il lui arrive de couvrir un peu les chanteurs, le plateau vocal impressionne par sa maîtrise du parlé/chanté (ou Sprechgesang) et séduit par sa diversité de timbres : tandis que la soprano Angeles Blancas Gulín campe une Emilia Marty extravagante à souhait, Martin Bárta, baryton, et Enrico Casari, ténor, confèrent au clan Prus un savoureux mélange d'austérité et de légèreté.