Radio France aura beau s’être octroyé, pour la peine, les services de la star des ténors Roberto Alagna, le choix, en guise de prélude au magistral Enfant et les sortilèges, du plus anecdotique Enfant prodigue avait de quoi étonner. Composée en trois semaines sur un texte peu mémorable par un Debussy à peine âgé de 22 ans, à l’occasion du Grand Prix de Rome et donc à destination d’un jury peu sensible aux avant-gardes, cette brève cantate ne semblait a priori pas détenir la même substance que la fantaisie lyrique de Ravel – rejouée,  pour sa part, à destination d’un public plus familial, ce samedi 16 avril. Et pourtant … Difficile de ne pas se laisser emporter par cet hommage aux grands maîtres d’alors – Gounod et Massenet, surtout – trop enthousiaste pour n’être que scolaire.

Mikko Franck © Abramowitz - Radio France
Mikko Franck
© Abramowitz - Radio France

D’autant que résonnent, dès le motif entêtant du prélude aux faux airs d’arabesque, ainsi que dans la plupart des interludes orchestraux, les prémices du style debussyen par la suite si reconnaissable. Tâtonnements auxquels Mikko Franck, plus que familier du répertoire, sut rendre justice sans la moindre peine : rythmes mouvants, harmonies audacieuses, sensualité jamais feinte ou trop appuyée… Les parties vocales, moins inventives et inspirées, eurent la chance d’être investies par les grands Roberto Alagna et Jean-François Lapointe, en bonne forme, et, venue également du Québec, la soprano Karina Gauvin, jusqu’ici plutôt coutumière des répertoires baroque et classique. Ardente, grave, émouvante dans ce rôle créé pour l’occasion – une mère éplorée accordant également son pardon au fils prodigue – elle n’était pas loin de voler la vedette à ses acolytes masculins, pourtant formidables. Quel dommage que, dans la tempête finale entonnant les habituels « Gloire à Dieu », l’orchestre en ait fini par recouvrir son pourtant très beau contre-ut !

Le décalage de quarante ans ne fut donc pas si difficile à encaisser qu’on se l’était figuré, l’espace d’un entracte. Serait-ce parce que, tout comme Debussy s’attardait avec l’Enfant Prodigue sur un portrait de mère plus marquant que celui du fils, Ravel éprouvait, en composant un Enfant et les sortilèges à la morale cruelle, un plaisir de sale gosse à transgresser l’académisme musical ? Il n’y a qu’à lire, à ce sujet, sa correspondance avec Colette, librettiste pour l’occasion, se réjouissant « qu'une terrifiante rafale de music-hall évente la poussière de l'Opéra » pour comprendre ce qui animait cette succession de tableaux, du ragtime à la pastorale de la Renaissance, en passant par un duo miaulé très loin de l’opéra bouffe rossinien, porté par les facétieux Jean-François Lapointe et Julie Pasturaud.

L’inventivité vocale de l’écriture, à imputer en partie au style élégant de Colette, d’une langue à l’autre, en passant par des onomatopées et orientalismes, lacanienne avant l’heure et très loin des pitreries d’Erik Satie, le dispute ici au déploiement orchestral exceptionnel, ainsi qu’à l’insaisissabilité de l’écriture – alternant bitonalité, modalité et autre chose. Richesse de nuances tout à fait saisie par un Mikko Franck attentif, expressif mais toujours précis, et une distribution vocale enjouée – la sidérante Sabine Devieilhe en tête -  joignant volontiers le geste théâtral à l’envolée vocale, mais ne tirant jamais la couverture à soi. A l’exception, visiblement voulue, de l’enfant capricieux incarné par Chloé Briot, aux candeur et noirceur savamment dosées. La légèreté du récit n’étant évidemment que superficielle : bien plus que le merveilleux invoqué par le récit, c’est l’angoisse générée par le surgissement de l’unheimlich en l’absence, douloureuse, de la mère – Ravel et Colette ayant, ne l’oublions pas, perdu leurs mères respectives peu avant l’écriture de la pièce – qui marque avant tout le spectateur, à tout âge. De quoi emmêler un peu plus les fils de ces hérédités musicales.

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