De par la réunion de ces deux compositeurs, Rachmaninov et Tchaïkovski, c'est à un concert empli de lyrisme, d'exacerbation, de virtuosité, de pathos, d'émotions auquel nous nous livrons. C'est dans un Opéra Berlioz du Corum à Montpellier rarement aussi comble que le pianiste stupéfiant Alexander Gavrylyuk vient servir ce projet tout en transmettant immédiatement ses qualités musicales et humaines. Ces dernières justifient immédiatement l'essence de son interprétation pour ce répertoire.

Alexander Gavrylyuk © Mika Bovan
Alexander Gavrylyuk
© Mika Bovan

Que de générosité dans le jeu de ce pianiste d'origine ukrainienne ! La technique d'Alexander Gavrylyuk est véritablement ahurissante. Son jeu reste tout du long insaisissable, imperturbable, rien ne semble pouvoir lui résister. Le tout dans une aisance et une facilité singulières témoignant d'une agilité et de qualités musicales incroyables. Jouant constamment au plus profond de l'instrument, rivalisant sans conteste avec la puissance de l'orchestre, il parvient tout du long à se positionner dans un équilibre passionnant entre abondance et humilité. Un alliage exquis entre virtuosité, musicalité, générosité, simplicité, efficacité et sens du partage dans un contexte finalement plutôt intime malgré la grandeur de la salle et le style du répertoire. En effet, c'est probablement ce qui fait la singularité de ce pianiste : l'interprétation d'un répertoire virtuose le confrontant à l'ensemble de l'orchestre tout en développant une certaine simplicité qui crée un dialogue intérieur avec le public. Quant à l'Orchestre national Montpellier Languedoc-Roussillon, il parvient à nous saisir dès le départ par son homogénéité d'ensemble, plus particulièrement des cordes au début du deuxième mouvement. Cependant, le pupitre des bois met à mal cet équilibre et vient déroger parfois grossièrement à la richesse sonore générée par l'écoute et le travail d'ensemble des autres pupitres. En revanche, la maîtrise de la texture des cordes, incontournable dans ce répertoire et la brillance du pianiste viennent couronner l'interprétation de ce Concerto pour piano Op. 18 de Rachmaninov d'un franc succès largement mérité.

Insatiable, Alexander Gavrylyuk nous offre un premier bis tout aussi virtuose, l'arrangement de la Marche nuptiale de Mendelsohn par Horowitz, une proposition proche de l'ironie à l'issue du Concerto pour piano de Rachmaninov et qui se révèle purement et simplement comme une véritable offrande de la part du pianiste. Une surenchère qui nous coupe le souffle par tant de générosité. En outre, Alexander Gavrylyuk garde son sourire omniprésent induisant et transmettant tout le bonheur qu'il ressent en jouant. Sa vie se justifie par l'interprétation, c'est le message qu'il nous livre sans cesse dans son regard. Après tant d'exacerbation, en guise de second bis, le premier des Kinderszenen de Schumann permet de nous recentrer et d'inscrire une désinence justement choisie à cette première partie dans une intimité d'autant plus grande que le contraste avec l'abondance précédente est notable.

En ce qui concerne les performances orchestrales dans l’interprétation de la Symphonie n° 5 en mi mineur opus 64 de Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840–1893), elles peuvent se résumer pareillement à la pièce précédente. Les textures des cordes parviennent à nous saisir par leur travail sur l'homogénéité et la profondeur du son, par leur précision. Cependant, le pupitre des bois poursuit sa trajectoire initiale en cultivant l'hétérogénéité au sein même du pupitre mais également dans sa relation avec l'ensemble de l'orchestre. De manière plus globale, nous regretterons un certain manque d'une pensée formelle claire dans l'interprétation de cette Cinquième Symphonie. Relativement fragmentée, la trajectoire d'ensemble parvient difficilement à émerger.

Un concert qui peut alors se résumer par des performances remarquables, de la part du pianiste bien évidemment mais aussi de la part de certains pupitres de l'orchestre qui semblent se laisser emporter par la ferveur et la passion de Gavrylyuk, favorisant une certaine transcendance, une communication des plus intimes avec le public au travers - aussi paradoxal que cela puisse paraître - d'un jeu si virtuose.

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