Les campagnes de promotions artistiques sont comme les promesses électorales : elles n’engagent que ceux qui leurs accordent crédit. Moralité on n’est jamais trop prudent et mieux vaut se méfier de ces surdoués que l’on accable de surqualificatifs hyperboliques. Autrement dit vous allez voir ce que vous allez voir, c’est-à-dire ni plus ni moins que ce que vous n’avez jamais vu. Las, leur précocité n’a souvent d’égale que la vacuité d’une carrière météore. Heureusement, Alexandre Kantorow, fils bien né du célèbre violoniste et chef, ne fait pas mentir la réputation qui le précède. Notamment avec cette paradoxale vidéo où dans un décor janséniste aussi chaleureux qu’un bloc opératoire digne du THX 1138 de George Lucas, il résume la funambulesque fantaisie Islamey de Balakirev en prémices de la Méthode Rose. Et vendredi à l’Opéra de Clermont-Ferrand, Malédiction pour piano et orchestre à cordes de Liszt, n’était rien d’autre qu’une pyrotechnique promenade de santé pour cet extra terrestre à quatre-vingt-huit doigts. Parler de vélocité reste en-deçà de la réalité. Il n’y aurait pas assez de notes sur la partition ou de touches sur le clavier !

© Roland Duclos
© Roland Duclos

Attention, Alexandre Kantorow est aux antipodes de ces bateleurs enfiévrés pour foires médiatiques, bêtes à concours trop bien dressées et autres mécaniques soit pétaradantes soit trop bien huilées mais toujours dépourvus de la moindre aspérité où accrocher notre émotion. Kantorow travaille au corps ces lisztiennes « beautés chaotiques » qu’avait su desceller Moscheles. La main est puissante, experte à faire sonner l’instrument avec une maturité et un touché patricien que seule la jeunesse décomplexée peut s’offrir lorsqu’elle n’est pas encore polluée par la fadeur des conventions et le marketing du pianistiquement correct. Gageons que tant d’éloquence et d’intrépide intelligence ne pourront s’y résoudre. D’un toucher franc et âpre, le jeu même quand il est perlé, affirme sa plénitude, et le phrasé - ce sixième sens musicien -, ne perd jamais de vue ce cantabile resserré qui le caractérise. C’est à la fois supérieurement architecturé et génialement immodeste de liberté. Donc juste.

Sa Wedding-cake pour piano et cordes de Saint-Saëns s’impose en un luxe d’univers sonores, étourdissants de virtuosité. Mais une maestria qui ne cède pas à la performance physique, à l’exhibitionnisme d’un numéro d’athlète du clavier. Le contact sait être viril en conservant une fluidité faite d’une vitalité raisonnée qui ne se distrait à aucun instant de la logique de l’œuvre, toute imprégnée des fragrances et des élégances de la valse qui l’inspire. Règne ici en maître comme chez Liszt, le tempérament d’un artiste authentiquement investi : un esprit libre, une nature ontologiquement musicienne sans la fragilité du musicien d’instinct. Car il y a du construit, du réfléchi chez lui. Dans son Oiseau de feu pour piano seul de Stravinsky donné en rappel, nul soupçon racoleur ou de recherche de singularité pour combler une absence de profondeur dans l’intention. Mais au contraire une vraie vision aussi poétique que clairvoyante.

Arie van Beek, savait, à qui parler face à un tel soliste et ce qu’il pouvait attendre de l’Orchestre d’Auvergne dont il fut directeur musical six ans durant jusqu’en 2010. La rigueur qui le caractérise se fait étonnement expressive à l’écoute du pianiste. On parlera moins d’identité de vue que de complémentarité exaltante. A la sonorité éloquente et à la flamboyance bien inspirée de l’un répond chez l’autre la culture parfaitement assumée d’une dynamique ultra maîtrisée au service de l’intégrité des lignes.

En allant au bout de sa logique de rigueur dans une lecture qui ne cède en rien aux esthétisations souvent attendues dans l’Apollon Musagète de Stravinsky, Van Beek évite paradoxalement l’écueil d’un formalisme distant. Il est au cœur de cette ivresse apollinienne où la savante extravagance caractéristique du compositeur peut enfin s’émanciper avec ce mélange de grâce hautaine et de hiératisme ludique qui fait la sève et la difficulté de son néo-classicisme. Complice de cette subtile mise en œuvre, l’orchestre le suit en se pliant aux complexités rythmiques avec conviction et persuasion. Un phrasé de cordes qu’éclairent tout particulièrement les lumières de la Symphonie n°29 en la majeur KV 201 de Mozart. Van Beek sait y concilier les raffinements patriciens d’une porcelaine de Saxe et ces sourires ineffables du doute existentiel qui le poursuivent dans toutes ces œuvres majeures. Mozart en suggère toujours beaucoup plus qu’il n’en dit et en exprime infiniment plus qu’il ne l’avoue : et c’est bien cette ambivalence métaphysique qui structure le discours qu’a si bien su mettre en relief Arie Van Beek. Tout est question de surgissement des formes et des forces contraires dans cette symphonie. Un peu comme une étoile qui en pleine danse sacrée vous gratifierait d’un gracieux pied de nez sans que vous sachiez exactement à quoi vous en tenir…