Au premier regard, peu de choses lient entre elles les quatre œuvres dirigées par Quentin Hindley ce 27 novembre : le Prélude à l’Après-midi d’un faune, le Concerto pour piano de Grieg, une œuvre contemporaine de Mantovani et les Pins de Rome de Respighi. Néanmoins, la puissance évocatrice qui est inhérente à chacune d’entre elles et la qualité des solistes ont fait éclore à l’Auditorium un beau camaïeu de paysages européens.

« Le jonc vaste et jumeau dont sous l’azur on joue : / Qui, détournant à soi le trouble de la joue / Rêve, dans un solo long » – comment Debussy aurait-il pu ne pas donner la parole tout d’abord à la flûte, en mettant en musique l’églogue de Mallarmé ? Hélas, le rêve magique que fait flotter au-dessus de la scène le faune de l’ONL est trop vite brisé par les bruits du réel : un téléphone portable bien trop jaloux du flûtiste et des quintes de toux de l’hiver approchant, placées dans les silences de cette pièce délicate. Pourtant cet univers des champs et des marécages a été palpable un instant, créé par les vagues de la harpe, les divagations subtiles de la flûte et les accents rythmiques des petites cymbales.

Alexandre Tharaud © Marco Borggreve
Alexandre Tharaud
© Marco Borggreve
Le seul concerto pour piano d’Edvard Grieg débute par de puissants roulements de timbales, comme si ces dernières voulaient introduire de façon dramatique le piano et ses octaves qui imposent du respect. Les thèmes norvégiens proposés par l’orchestre sont repris par Alexandre Tharaud dans la même délicatesse avec laquelle il peint le ruissellement de l’eau, des rivières. Les violoncelles sont de subtils complices dans cette description de paysages nordiques. Dommage que les premiers signes d’un léger décalage entre soliste et orchestre se font jour dès la fin de l’Allegro molto moderato.

Quel début succulent de l’Adagio, par la couleur des cordes dans leur crescendo. Mais décidément, il y a là un cor au moins en retard, les contrebasses ne sont pas suffisamment dirigées dans leur rapport au piano, et même dans les moments où l’orchestre joue seul, les cuivres ne suivent pas le pas général. Néanmoins, le piano suscite sans peine, dans l’exposition d’un thème folklorique, l’image d’un coucher de soleil au-dessus d’un fjord.

L’orchestre rentre facilement dans la danse que martèle le soliste dans l’Allegro moderato molto e marcato. Alexandre Tharaud est bluffant dans sa magnifique descente du clavier tout en diminuendo. Le tragique se mêle à la reprise de la danse, dans l’écriture de Grieg, mais aussi dans la performance du finale, où le manque de cohésion entre le soliste et l’orchestre se confirme : dommage, les propositions du premier étaient belles. Néanmoins, on l’a entendue, cette Norvège éternelle, et ce n’est pas à lui seul que le soliste aurait pu la conjurer avec autant de force.

Nans Moreau © David Duchon-Doris
Nans Moreau
© David Duchon-Doris
Étrange, ensuite, le Mit Ausdruck de Bruno Mantovani, pour clarinette basse et orchestre. Le « développement abstrait du matériau emprunté à Schubert », selon le compositeur, intègre quelques patterns pianistiques, mais sous une forme complètement retravaillée pour l’instrument soliste ou l’orchestre. Il n’est pas facile de deviner ici le Roi des Aulnes ou Gretchen am Spinnrade, ni la célèbre Truite, mais l’élément aquatique de cette dernière est indubitablement présent. Nans Moreau produit des bulles sous l’eau avec sa clarinette basse. Assis là, avec l’énorme instrument à l’embouchure, qu’il tient dans ses bras en souplesse, presque comme en dansant avec lui, il a les allures d’un jeune nain qui, avec sa pipe en écume de mer, rumine dans les bas-fonds de la terre, faisant siffler, geindre ou chanter la clarinette, tandis que l’orchestre se montre tantôt majestueux et hiératique, tantôt brouillon et chaotique, selon les moments. Heure de gloire d’un instrument rarement exposé au premier plan : la clarinette basse a le droit de danser pour de bon ; son bis est un tango à la Piazzolla.

Enfin, pour les Pini di Roma, l’Auditorium ouvre ses entrailles et accouche d’un gigantesque orgue, véritable paysage à lui seul. Les Pins de la Villa Borghese est un Allegretto vivace intense, dans lequel les cinq timbaliers et percussionnistes exultent. Les trompettes sont festives, mais le poème symphonique brosse aussi un tableau quelque peu réaliste, lorsque ces cuivres imitent les klaxons des voitures. Dans les Pins près d’une catacombe, ce Lento, on descend sous terre avec les graves des contrebasses et le contrebasson. L’atmosphère funèbrement solennelle s’empare du public. Complètement différent dans l’esprit, le Lento des Pins du Janicule. L’écriture étonne par des quintes vides ; la modernité de quelques schémas répétitifs qui font penser à du Steve Reich avant l’heure. Le solo clarinette fait ici une belle concurrence à la voix du rossignol qu’Ottorino Respighi réclame pour ce troisième mouvement (il indique même sur la partition l’enregistrement précis de la Deutsche Grammophon qui est à utiliser !), et qui enchante les auditeurs. Mais l’impression la plus forte, à part les catacombes, c’est celle que laisse la marche des Pins de la Via Appia. Dans cette procession triomphale des Césars, les motifs orientaux du cor anglais produisent un exotisme qui va en crescendo. Les vibrations sourdes de l’orgue et de la grosse caisse s’intensifient de mesure en mesure : ce sont là les éléphants qui approchent, il n’y aucun doute possible.

Cette soirée jouissive qui aère l’esprit s’achève avec un bis inattendu : en connivence avec la Fédération Internationale des Musiciens, qui milite actuellement pour le maintien des orchestres et des chœurs permanents rattachés aux grandes salles, Quentin Hindley et ses musiciens proposent l’Ouverture des Noces de Figaro dans un esprit agréablement vif et nerveux.

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