La courte mais superbe saison que nous offrait Les Solistes à Bagatelle se clôturait ce weekend par quatre concerts inoubliables. Mais revenons à la journée de samedi, qui s'achevait avec le concert d'Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaïa. Difficile d'imaginer changement d'univers plus radical. Pourtant, qui à l’écoute de ce duo, sans doute le plus attachant de la scène française, demeurera insensible ?

Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaïa © Julien Hanck
Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaïa
© Julien Hanck

Les thèmes si étrangement familiers de la Petite Suite de Debussy prennent ici la saveur populaire d'humbles comptines venues de l'enfance. L’impertinence et l’application, deux vertus contraires ? Pas sous les doigts de Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaia, dont rien ne vient troubler l'onirisme naturel. D'ailleurs, il suffit de réécouter d’autres interprétations de la Petite Suite pour s'apercevoir que cette plastique souple, cette générosité chaleureuse, cette aisance à phraser sont autant d’atouts indéniables, et même rares. Les deux pianistes ne se contentent pas de dérouler une métaphore de l’enfance, ils l’incarnent. D’où une justesse de caractère tout à fait étonnante, et des fulgurances auxquelles ne pourraient prétendre un artiste gardant son sérieux tout le long. Plus loin, leurs Jeux d'enfants de Bizet portent la même sève juvénile. La moindre piécette vit d’un drame muet ; chaque morceau paraît l’aboutissement d’une longue histoire, toujours éclairée de cette lumière familière. Tous les gestes sont tendres, les rapides comme les lents, les petits comme les grands. Surgit alors Morning star, étonnante pièce signée Gerald Levinson, explorant les sonorités tubulaires ; l'interaction amusée laisse ici place à un sentiment d'accord supérieur. Une même approche nous vaut une Ma mère l'Oye décomplexée, faisant fi des habitudes interprétatives.

Ludmila Berlinskaïa et Arthur Ancelle, en éternel comédien © Julien Hanck
Ludmila Berlinskaïa et Arthur Ancelle, en éternel comédien
© Julien Hanck

Ambiance foraine et nez rouge tandis qu'ils entonnent ensemble la Polka emphatique qui sera leur bis. Mais l'œuvre se prête bien à cette ambiance décalée : prenant des mimiques ou opinant du chef alors que sa partenaire relève fièrement la tête, Arthur Ancelle se révèle également excellent comédien, d'autant que la musique commence à errer dans cet espace en prenant des rythmes de valses grotesques... Les gourmands de ce duo ne sont pas à plaindre : leur prochaine date à la salle Cortot, cette fois à deux pianos, nous promet de nouveaux transports.