On sort satisfait du concert donné par l'Orchestre de Paris ; mais difficile de se sentir transporté. L'ensemble est certes de bonne facture, mais, alors que Truls Mørk peine à s'accorder avec l'orchestre sur le ton à donner au Concerto de Dvořák, Andris Poga ne parvient guère à donner à la grandiose 5ème Symphonie de Prokofiev ses multiples visages. 

Truls Mørk © Morten Krogvold | Virgin Classics
Truls Mørk
© Morten Krogvold | Virgin Classics

Le monumental Concerto de Dvořák est servi à Truls Mørk sur un plateau d'argent : l'introduction orchestrale brille par son opulence, la force de la masse, mais aussi le lyrisme des musiciens (l'exposition du deuxième thème par le cor solo ne manque ni de corps ni de délicatesse). Mais c'est précisément avec le jeu du soliste que la rutilance de l'orchestre ne fonctionne pas : car le son de Truls Mørk, magicien des textures, est de ceux que l'on pourrait presque palper, servi par un archet élastique au crin onctueux. Au contraire, l'Orchestre de Paris frappe avec la soudaineté de la foudre tombée du ciel. Avant même de songer aux différences de conception, l'écart de volume sonore joue en défaveur du soliste ; son splendide Montagnana a pourtant l'étoffe d'un instrument d'exception, et c'est donc sans doute à l'orchestre (violons particulièrement) de réduire un peu les nuances.

Or, une telle distance ne saurait être dans ce concerto qui se veut rhapsodie tissée ensemble par le violoncelle et l'orchestre. Ce qui devrait être sobre n'en devient que plus froid : c'est le cas du "duo" final, où le vibrato de Philippe Aïche, violon solo, se veut bien trop survolté et serré pour celui de Mørk ; de ce désaccord des sonorités ne peut naître que quelque chose de fabriqué. C'est également le sentiment que l'on retire des phrasés un peu trop segmentés par motifs des pupitres de cordes (dans les tutti forte notamment).

Néanmoins, ces soucis d'équilibres ne sauraient démentir le talent de Truls Mørk, qui parvient ainsi à travailler une pâte sonore servie par un jeu très à la corde, alerte des différents points de contact, et sans renier à la première phrase du final son caractère bondissant. On n'oublie pas non plus les qualités formelles de l'Orchestre de Paris : notamment l'extraordinaire intonation de la petite harmonie, comme la qualité des pizz des cordes (sonores, et remarquablement ensemble). Et l'interprétation réserve tout de même quelques splendides aplats sonores, notamment les instants de grâce de la flûte éthérée de Vicens Prats, ou encore l'extase à fleur de peau qui précède l'ultime effusion du final. 

Conçue comme un simple bis, la Sarabande de la deuxième suite de Bach fut peut-être le joyau du concert. La définition des plans sonores est splendide, et si la projection des accords est ténue, elle l'est avant tout au service d'une maîtrise impeccable du timbre et des différents points de contact.

Dans la 5ème Symphonie de Prokofiev, l'Orchestre de Paris est en terrain connu ; la phalange a même eu l'occasion de travailler l'œuvre en 2013 sous la direction d'Andris Poga, alors assistant de Paavo Järvi. Dès le premier mouvement, on admire les résultats de ce travail dans les chatoyants entrelacements de cordes et de cuivres. La direction n'est pas ce soir celle d'un démiurge cherchant à imprimer son intention dans chacune des mesures de la symphonie ; l'ambition est ici moins d'insuffler une énergie que de maintenir un canevas. Andris Poga est un de ces chefs à la battue relativement simple, mais redoutablement claire et précise. Un parti-pris qui a les défauts de ses qualités ; car, conséquence du relatif effacement d'un chef qui n'a pour intention que de polir le discours, il manque à la symphonie une véritable incarnation. En effet, si le chef ne fait pas la synthèse des volontés individuelles, l'orchestre ne remplit pas ce rôle non plus. Il manque à certains éléments thématiques une cohésion d'ensemble (les motifs saltando des violons pourraient gagner en précision), alors que les mouvements s'enchaînent sans réelle progression narrative. Une tendance à la segmentation du discours musical qui n'est pas sans rappeler certains tuttis du Concerto de Dvořák.

Curieuse impression d'avoir eu affaire à des musiciens de haut vol, mais à une interprétation qui ne l'était pas ; néanmoins, les qualités formelles sont indéniables, et on ne doute pas une seconde des capacités de l'Orchestre de Paris à offrir à Truls Mørk l'écrin qui convient à son travail d'orfèvre.