L’Orchestre national du Capitole de Toulouse et son directeur musical étaient de retour à la Philharmonie de Paris, accompagnés du pianiste Nicholas Angelich, pour un concert durant lequel la clarinette était particulièrement mise à l’honneur, entre sa mise en abîme dans la création de Mantovani, son lyrisme dans le thème qui ouvre le concerto de Prokofiev, et la fulgurance de ses traits chez Ravel.

David Minetti, clarinette © Pablo S. Ruiz
David Minetti, clarinette
© Pablo S. Ruiz

La clarinette a ceci de particulier parmi les vents, qu’elle est capable de produire des sons d’un pianissimo imperceptible. Dans Quasi lento, une note de la clarinette émerge de nulle part, puis gonfle et commence à explorer les quarts de tons, créant des dissonances et des effets de résonance dans les aigus de l’instrument. La partie solo est tenue par le clarinettiste David Minetti, qui aura le rôle complexe de soliste dans l’orchestre, avec une écriture résolument concertante qui cultive les contrastes et les ruptures. La clarinette se livre à des explorations ludiques et sonores, cherchant à apprivoiser son propre son, et les autres membres du pupitre la rejoignent bientôt, comme une augmentation du soliste. La masse orchestrale, quant à elle, gagne en frénésie, jusqu’à engloutir la clarinette dans un déchaînement tribal et polymorphe de cuivres rugissants et de percussions indomptables. L’effet, servi par une mise en place impeccable sous la baguette de Tugan Sokhiev, est saisissant, mais il devient systématique, et l’on commence à se lasser d’une écriture qui semble tourner en rond malgrè l’engagement à toute épreuve de l’orchestre.

Place au piano maintenant, avec Nicholas Angelich dans le troisième concerto de Prokofiev. Les amateurs parisiens de ce concerto auront été gâtés, avec la version Trifonov/Gatti le mois dernier, et plus récemment encore Rana/Krivine au Théâtre des Champs Elysées. Autant d’interprétations par des musiciens de haut vol, qui éclairent l’œuvre d’une lumière qui reflète leurs personnalités respectives. Si Trifonov se montrait obstiné dans le déroulement de la mécanique abstraite de l’esthète, avec une interprétation stratosphérique qui le confinait dans un monde hallucinant mais clos, Angelich, au contraire, est un sensuel, et sous ses doigts la musique se fait incarnation charnelle. Les phrases sont galbées, soignées, soutenues par un son généreux et une pédale qui n’est pas en reste. Les associations deviennent palpables, concrètes. Angelich accorde une attention particulière à la main gauche, souvent marquée dans les attaques, qui dira ce que l’on a rarement l’occasion d’entendre. Les articulations sont scrupuleusement respectées malgré la vitesse, et la dynamique est relancée par des accents impromptus. Dans le Thème et variations, les notes répétées par les derniers doigts de la main font penser à la griffe furtive d’un chat indolent, mais dont l’indolence, lorsqu’il miaule, n’est que le couvert d’une maîtrise qui le protège, mais ne l’empêche pas de filer à toute allure avec un son énorme, en instaurant une atmosphère électrique dans l’Allegro final. L’orchestre est au même diapason que le pianiste en terme de dynamique, mais en restant toutefois plus sage, notamment dans le passage avec les castagnettes dans le premier mouvement. La dimension organique de l’interprétation lui donne une grande cohérence, à laquelle manque cependant quelque épine, quelque angle acéré, surtout quand on la compare à ce que peut proposer un Trifonov. L’ironie et la volupté s’excluent-elles mutuellement ? Il semble que non, et que l’interprétation aurait pu souffrir de plus d’impertinence et de toupet, sans que la vision globale n’en soit pour autant menacée.

Nicholas Angelich et Tugan Sokhiev © Pablo S. Ruiz
Nicholas Angelich et Tugan Sokhiev
© Pablo S. Ruiz

Le concert se poursuit avec les deux chefs d’œuvre de la musique française que sont la Mer et la Suite n°2 issue de Daphnis et Chloé, programme qui colle comme un gant à l’Orchestre National du Capitole de Toulouse. La battue souple et toujours en avance de Tugan Sokhiev dessine un ballet d’arabesques sonores à la fois aériennes et opulentes, tandis que la richesse des timbres donne à entendre un paysage tantôt euphorique, tantôt calme et endormi. L’orchestre excelle dans les passages forte, autant par la justesse des respirations que par la rutilances des effets, mais aurait pu aller plus loin dans la recherche des pianissimi et des sonorités feutrées. Il n’en demeure pas moins que l'orchestre a su offrir une interprétation de Daphnis et Chloé qui marquera les esprits.