C'est au Centre Chorégraphique National de Rilleux-la-Pape que nous nous préparons à une première plongée en apnée. La rencontre de Bernard Tétu, chef de chœur que l'on ne présente plus, Samuel Sighicelli, compositeur éclectique et Yuval Pick, chorégraphe organique, saura nous troubler, nous le savons. Une créature chimérique, à la frontière entre danse, musique, chant et création sonore nous ouvre les portes d'un univers onirique des plus troublants qu'il soit.

Yuval Pick © Laurent Philippe
Yuval Pick
© Laurent Philippe

Nous voici donc dans une salle noire, éclairée crûment, en présence de six chanteurs de Spirito (Amandine Trenc, Caroline Gesret, Isabelle Deproit, Jérôme Billy, Philippe Cantor et Eric Chopin) et de quatre danseurs de la compagnie Yuval Pick (Julie Charbonnier, Madoka Kobayashi, Jérémy Martinez et Alexander Standard) sobrement vêtus de noir. Les premières minutes nous laissent entendre que le choix musical est celui du répertoire a capella profane du Moyen-Age et du début de la Renaissance. C'est donc subtilement insérés au cœur même de la création sonore de Sighicelli que se déploient les chants d'amour courtois d'Adam de la Halle ou les motets sombres et intimes de Josquin des Prez. Oui, la superposition ou plutôt l'inclusion du passé dans le présent produit une création organique qui abolit les frontières des styles et des temporalités. Les chanteurs n'ont aucun mal à devenir tour à tour corps en mouvement, danseurs, récitants ou encore initiateurs de transes. Le chant éclaire le mouvent, qui en retour éclaire les voix. Les deux, en un combat intense s’essoufflent d'ailleurs quand il s'agit de laisser place au texte pur qui se développe alors simplement sous nos yeux comme l'on enfilerait des perles sur un collier. Ainsi, le spectateur est placé dans un inconfort grandissant puisqu'il voit devant lui voix grandir puis s'éteindre, corps naître puis mourir. Apnée, corps vocal. Il ne fait aucun doute que le titre donné à cette création est des plus évocateurs, des plus justes. En apnée, nous le sommes. Les corps respirent, retiennent leur souffle, les mouvements sont entravés ou, au contraire, déchaînés. De mêmes, les voix enflent, diminuent, disparaissent parfois, seules les bouches demeurent alors en action. C'est bien là une esthétique de la création que l'on viendrait à regretter. Les bandes sonores sont parfois tant en avant, que les voix se meurent en elles. Faut-il y voir là l'illustration très actuelle du combat de l'homme contre la machine? Il ne fait alors nul doute que cette dernière gagne, haut la main au détriment des talentueux chanteurs de Spirito, alors peu mis à leur avantage. Et quelles qualités ne possèdent-ils pas? Le sextuor est magnifiquement constitué, les timbres se fondent à la perfection les uns dans les autres, l'écoute est palpable et la connexion entre les six artistes de qualité. De tout cela advient alors une curieuse unité : la création est en mouvement et il nous est donné de suivre le temps d'une petite heure, le mouvement de la création lui-même, dynamique d'un corps vocal et d'une voix organique.

Une hypnotique plongée en apnée qui nous essouffle et nous propose de nouvelles voix. Ou peut-être faudrait-il dire voies ?