Pour célébrer la nouvelle année, l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo avait prévu de convier Martha Argerich et Charles Dutoit au cœur d’un programme honorant l’impresario et créateur des Ballets russes, Serge Diaghilev. La recrudescence des cas de Covid-19 au sein même de l’ensemble a contraint les organisateurs à opérer un changement d’œuvre convenant à un effectif plus réduit : au Sacre du Printemps de Stravinsky s'est substituée la Quatrième Symphonie de son compatriote Tchaïkovski. Pour une performance de haut vol.

Martha Argerich et Charles Dutoit
© Jean-Louis Neveu

18h : la salle comble accueille le chef invité, tandis que les musiciens de l’orchestre achèvent les ultimes répétitions de leurs interventions solistes. Initialement composé pour le piano, Le Tombeau de Couperin de Ravel rend à la fois hommage aux amis du compositeur tombés durant la Grande Guerre et à l’esprit des artistes du siècle des Lumières. La douceur et la légèreté du flot orchestral évoquent une atmosphère pastorale. Bien que le tutti puisse parfois manquer de relief au niveau de l’expression des nuances, on admire particulièrement la mise en avant des timbres solistes. Ainsi distingue-t-on un hautbois au discours net, une flûte énergique et gracieuse, et une clarinette sautillante. La battue du maestro Charles Dutoit se caractérise par des gestes circulaires à l’amplitude grandissante au fil des mouvements.

Le concert se poursuit avec un changement de plateau motivé par l’apparition de l’imposant Steinway. Place au virtuose Concerto pour piano en sol majeur de Ravel, imaginé pour exprimer l’étendue des possibilités expressives de l’instrument. Tout commence par un coup de fouet bien accentué qui surprend sans ménagement les spectateurs non initiés. Dès l’entrée de Martha Argerich, le sublime opère. Nos oreilles sont suspendues aux sons médiums qu’elle place expressément en lumière. Son piano est chantant et sa gestuelle fluide donne une apparente impression de simplicité. La douceur et la tendresse sont au rendez-vous du deuxième mouvement : le phrasé continu et le toucher délicat de la pianiste captivent aussi bien le public que les musiciens. Ces derniers mettent en œuvre un excellent relais de solos entre les différents pupitres. Mention spéciale pour la partie de harpe qui insuffle mystère et flottement. Quant au finale, il redouble d’exubérance et d’énergie, rendant à merveille le caractère festif désiré par le compositeur. L’apothéose se conclut par la remise de deux bouquets, que la soliste partage avec la vigoureuse Konzertmeister, Liza Kerob.

Après avoir glorifié le génie ravélien, place à l’expression implacable du destin sans issue avec la Quatrième Symphonie de Tchaïkovski. Cette œuvre, considérée par son élève Taneïev comme « un poème symphonique auquel on aurait ajouté par hasard trois autres mouvements » représente selon le compositeur « le fatum, cette force inéluctable qui empêche l’aboutissement de l’élan vers le bonheur ». L’interprétation s’ouvre sur des cuivres résolus, accompagnés par des percussions bien présentes. Le contraste entre tuttis triomphants et passages mélancoliques aux cordes est admirablement mené. La véhémence laisse transparaître chez les cordes frottées quelques sifflements, preuve d’un grand engagement physique. Les lignes mélodiques inexorables au long phrasé sont rendues avec finesse par le premier basson. La prestation se termine empreinte d'une puissance similaire à celle des mesures d’ouverture, les accords éclatants se trouvant bientôt couverts par les ravissements de l’audience.

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