Lundi 12 octobre, la salle du Théâtre des Champs-Élysées était pleine pour entendre en version de concert une unique Ariane à Naxos qui précède une série de représentations scéniques au Bayerisches Staatsoper de Münich. Elle aurait dû réunir un des couples d'opéra les plus en vue du moment : Anja Harteros et Jonas Kaufmann. Hélas Anja Harteros a finalement renoncé à cette prise de rôle. Même si certains peut regretter son absence, le plateau réuni a amplement satisfait les amateurs de chant.

Brenda Rae © Kristin Hoebermann
Brenda Rae
© Kristin Hoebermann

Dès l'entrée en scène virevoltante des personnages du prologue, on constate l'aisance scénique d'une équipe de chanteurs habitués à ces rôles à la scène, et le public, grâce à leur verve et au texte, rira à plusieurs reprises de cette situation inextricable de confrontation entre les tenants de l'opera seria et ceux de la commedia dell'arte.

Le compositeur d'Alice Coote possède un vrai engagement et fait preuve d'une belle aisance scénique, malgré une tenue fuschia qui contraste avec la sobriété de celle des autres chanteurs. Dans un rôle de jeune homme fougueux proche de l'Oktavian du Rosenkavalier, la mezzo anglaise peine cependant à émouvoir et met son registre aigu à rude épreuve. Les seconds rôles du prologue sont tous excellement tenus par de solides chanteurs de troupe allemands, au premier rang desquels le magnifique maître de musique de Markus Eiche, et le maître de musique Kevin Conners. En majordome, l'acteur Johannes Klama,  inhabituellement jeune pour ce rôle parlé rend cependant très bien l'obsequiosité du personnage.

L'américaine Amber Wagner, qui avait la dure tâche de remplacer Anja Harteros en Prima Donna/Ariane, est une belle révélation. Elle bénéficie d'une voix wagnérienne large et ample au timbre sombre, avec des graves assez remarquables. Ses aigus sont assurés mais manquent hélas de nuances. Son incarnation en revanche est quelque peu décevante, et elle a peu ému dans son monologue Es gibt ein reich. En revanche elle développe une énergie remarquable dans la scène finale, au point de mettre Kaufmann en légère difficulté à la toute fin de l'œuvre.

Le trio des nymphes, qui évoque les ondulations sonore des filles du Rhin, est de belle facture, et mélange joliment les voix d'Eri Nakamura, Okka von der Damerau et Anna Virovlansky, même si cette dernière dispose d'un timbre un peu plus ingrat.

Pendant comique du trio féminin, le quatuor des masques, accolytes de Zerbinetta est également très bien desservi et interprété par les jeunes chanteurs de la troupe de Munich, avec une mention spéciale pour l'Arlequin charmeur du baryton Elliot Madore et la belle basse de Tareq Nazmi en Truffaldino.

Au sein d'un plateau très homogène, la véritable triomphatrice de la soirée (avec le dieu Jonas) est la superbe Brenda Rae en Zerbinetta, qui a eu droit à une longue ovation après sa très longue et redoutable scène Grossmächtige Prinzessin. La soprano américaine, qui évolue dans la troupe de l'Opéra de Francfort déploie une voix souple et un timbre fruité sans aucune acidité et elle se joue littéralement des difficultés accumulées dans ce rôle. Elle incarne une Zerbinetta charmeuse, jamais vulgaire, avec un sens du texte remarquable et un tempérament comique très naturel. On a hâte de l'entendre à nouveau à Paris dans un grand rôle (elle sera Lucia di Lamermoor en juin 2016 à Nancy).

Le public parisien attendait bien sur le Bacchus de Jonas Kaufmann, et il n'a pas été déçu. Le rôle est ingrat, car après quelques phrases lors du prologue, il ne réintervient tout au plus qu'une quinzaine de minutes très intenses à la fin de l'oeuvre. Le ténor vedette à la voix de bronze y fait néanmoins une nouvelle démonstration de sa maîtrise vocale. Apparaissant en fond de scène pour sa redoutable incantation Circe, il fait preuve par la suite d'une remarquable maitrise des nuances dont il a le secret (son "Zauberin" pianissimo), puis soutient l'imposant volume sonore imposé par sa partenaire sans se départir d'une remarquable ligne de chant : quelle Ariane ne succomberait pas devant un tel dieu ?

Kirill Petrenko © Wilfried Hosl
Kirill Petrenko
© Wilfried Hosl
Enfin le succès de la soirée est aussi celui de l'orchestre de l'Opera d'Etat Bavarois, remarquablement conduit par son chef titulaire Kirill Petrenko, qui vient d'être prolongé jusqu'en 2021 à ce poste, en plus d'être nommé en 2016 pour succéder à Simon Rattle auprès des Berliner Philarmoniker. L'orchestre de seulement 38 musiciens, très exposé sur le plateau, sonne à la fois chambriste par moments et très homogène dans les passages plus véhéments du duo final.

Comme on avait déjà pu l'entendre au TCE dans le Rosenkavalier donné par les mêmes forces munichoises la saison dernière, d'une baguette souple et précise Petrenko déploie une étonnante fluidité et transparence, qui révèle chaque détail de la partition, et est à l'écoute de chacun de ses chanteurs, qu'il ménage, accompagne et met en valeur admirablement. Assurément un grand chef straussien qu'on espère entendre à nouveau très vite dans le répertoire lyrique.

Pour ceux qui le souhaitent, la représentation du 23 octobre à Munich sera visionnable en live sur le site du Bayerisches Staatsoper, avec la même distribution sauf Jonas Kaufmann, qui sera remplacé en Bacchus par Peter Seiffert