Aller voir un opéra en version de concert, c’est pour beaucoup de spectateurs décevant, frustrant, du moins peu attrayant. Pourtant, la version de concert présente une grande qualité : elle nous oblige à concentrer toute notre attention sur les voix et sur la musique, à défaut de proposition scénographique. C’est un avantage dont on a pleinement profité devant Armide, sans doute le plus beau des opéras de Lully, proposé le jeudi 10 décembre 2015 à la Philharmonie par Les Talens Lyriques de Christophe Rousset, épaulés par le Chœur de chambre de Namur. La distribution, très satisfaisante dans l’ensemble, était dominée sans conteste par l’extraordinaire Armide de Marie-Adeline Henry, une soprano au talent époustouflant dont on entendra très certainement beaucoup parler ces prochaines années.

Christophe Rousset © Ignacio Barrios Martinez
Christophe Rousset
© Ignacio Barrios Martinez

Créé à l’Académie Royale de Musique en 1686, Armide est le dernier opéra composé par Lully, sur un livret de Quinault inspiré de La Jérusalem délivrée du Tasse. L’œuvre a joui d’un succès considérable auprès du public dès la première représentation, et ce malgré la prise de distance de Louis XIV avec Lully quelques mois plus tôt. Le sujet est assez classique : toute-puissante sur tous les fronts grâce à son charme, la magicienne Armide ne parvient pourtant pas à séduire Renaud, le plus illustre des guerriers, et au lieu de le tuer pour se venger, elle l’ensorcelle à l’aide d’enchantements. Mais rappelé à la raison par ses compagnons d’arme, Renaud finit par renoncer à la volupté et quitter Armide pour repartir en quête de la Gloire. Armide succombe au désespoir, incapable de résister à la douleur de perdre celui qu’elle s’est mise à aimer malgré elle.

En un prologue et cinq actes, la tragédie lyrique de Lully est d’une richesse expressive incroyable, tant au niveau de l’écriture orchestrale que vocale. Le prologue met en scène deux allégories, la Gloire et la Sagesse, qui font l’éloge de Renaud : c’est la traditionnelle louange du roi placée en exergue de l’opéra. Judith van Wanroij (la Gloire) séduit sans peine le public avec son timbre rond et chaud, qu’elle place très naturellement et qui s’engage dans les aigus avec grâce et souplesse. Marie-Claude Chappuis (la Sagesse), en revanche, présente une voix relativement abîmée, manquant de corps et de velouté, ce qui se traduit par une interprétation privilégiant la sur-articulation du texte pour compenser une projection sonore en force, et produit en globalité une impression assez désagréable malgré la bonne technique de la chanteuse.

Marie-Adeline Henry
Marie-Adeline Henry
Dans le premier acte, Marie-Adeline Henry impose immédiatement son personnage. Elle incarne une Armide intransigeante, très belle, très fière, à l’air cruel, rageusement hautaine, et démesurément colérique. Sa voix est captivante à la seconde où elle se met à chanter. Alliant puissance et ductilité, subtilité dans la coloration et fougue dans la théâtralité, elle constitue l’instrument idéal pour investir le rôle en lui insufflant une force dramatique extrême. On tremble de peur pour Renaud, on ose à peine respirer lorsqu’elle s’apprête à le poignarder dans l’acte 2. Les hésitations d’Armide puis son renoncement inattendu à la haine, tandis que l’amour l’envahit malgré elle, accentuent la complexité du personnage et rendent l’interprétation de Marie-Adeline Henry plus fascinante encore.

Face à Armide, Antonio Figueroa chante Renaud. Si son jeu n’est pas du même niveau que celui de sa partenaire (ce qui n’est pas problématique puisque la version de concert n’impose rien de ce côté-là), sa signature vocale est elle aussi tout à fait plaisante, et intéressante car originale : une voix plutôt fine – mais puissante – dotée d’un timbre à la fois granuleux et moelleux, incisif et doux ; une aisance, une précision et un charme tout naturels, qui rendent ce ténor très convaincant.

Entre les trois basses, Douglas Williams, Etienne Bazola et Cyril Auvity, on retiendra la performance de ce dernier, qui utilise sa superbe voix pour dessiner de beaux phrasés. Marc Mauillon brille comme d’habitude par sa présence charismatique et sa voix impeccable. En somme, un seul vrai point négatif : la présence récurrente de Marie-Claude Chappuis, qui chante plusieurs rôles dans l’opéra ; ses interventions sont nettement en dessous du niveau général, et c’est un peu agaçant. Rien à redire en ce qui concerne le chœur de chambre de Namur, homogène et impliqué. La direction de Christophe Rousset, en effet, est pleine de subtilités. Elle restitue le rebond rythmique propre à cette musique, et surtout (élément essentiel d’Armide) la connotation tendre et amoureuse de nombreux passages, en particulier dans l’acte 2 et l’acte 5, à l’aide de délicates nuances et d’un grand sens des tempi lents, source de douceur mais jamais de mollesse. Les Talens Lyriques sont encore meilleurs dans la deuxième partie après l’entracte, comme s’ils étaient entrés complètement dans l’œuvre.

Deux raisons supplémentaires ont assuré le succès de la soirée. D’abord, un système de surtitres a été installé récemment à la Philharmonie : c’est une avancée dont on peut se réjouir, car même pour un opéra chanté en français, cela augmente nettement le confort d’écoute. La deuxième raison est due à l’architecture et à l’acoustique exceptionnelles de la salle. Ce n’est pas par hasard que l’Armide de Marie-Adeline Henry a été aussi saisissante, bouleversante même lors du dernier air ; chacune de ses notes lancées en fin de phrases résonnait avec force dans tout l’espace de la Philharmonie, pendant plusieurs secondes, au milieu du silence. Effet garanti…