Belle idée que de ne pas cantonner le Cantor à ses seules pages sacrées ! On sait William Christie soucieux de mettre en avant la sensualité et la vitalité de Bach, souvent réservées au seul baroque français. Aussi fut-on heureuse d’entendre ce concert s’ouvrir sur la BWV 202, Weichet nur, betrübte Schatten, cantate dite nuptiale, aux sonorités joyeusement printanières. Le timbre rond, généreux et riant de l’impressionnante Rachel Redmond répondit à merveille à la finesse du hautbois bucolique d’Astrid Knöchlein, interlocuteur à part entière de la voix tout au long des première et troisième arias, secondé par un gracieux violon, jusqu’au glorieux final, intimant à l’amour des jeunes époux un continuel fleurissement. Tout juste regrettera-t-on déjà, et d’autant plus au fil des tableaux de la BWV 211, que le texte ne soit mis en avant ni par un surtitrage rudimentaire, ni par un petit ajustement d’éclairage qui permettrait de lire simultanément le programme et ses traductions.

William Christie © Denis Rouvre
William Christie
© Denis Rouvre

Sonate certes d’église, la BWV 1039, ici interprétée à deux violons, confirma l’inclination de la programmation vers des sonorités pastorales, jalonnant un Adagio tout en tensions, imitations et vivacité. Emmanuel Reschen et Théotime Langois de Swarte, que l’on pouvait sentir un peu absents sur le continuo de la cantate, se montrèrent ici d’une cohésion et d’une expressivité irréprochables : vifs et techniques à souhait sur l’Allegro ma non presto, poignants sur les accents tragiques de l’Adagio et piano, ils bénéficièrent également de la précieuse solidité de Cyril Poulet au violoncelle, irréprochable sur le Presto.

Vint ensuite la seule vraie entrave à l’ambition profane du programme, la cantate BWV 55 – Ich armer Menschen, ich Sündenknecht. On devine cependant que ce choix avait à voir avec sa teneur humaine, et terrestre : seule cantate écrite pour un ténor soliste, entièrement à la première personne et du point de vue d’un pécheur repenti, jusqu’à une résolution chorale sans fioritures, la BWV 55 déploie des possibilités solistes et lyriques qui ne sont pas sans évoquer l’opéra. Le jeune Reinoud Van Mechelen s’y montra particulièrement convaincant, en terres baroques que l’on devine plus que familières pour lui : difficile de ne pas se laisser emporter par la qualité de sa diction -  d’autant plus admirable qu’on le savait avant tout adepte de musique française – son sens de la mesure et surtout la clarté de son timbre !

La célèbre suite en si mineur (BWV 1067) donnée après l’entracte replongea l’auditoire dans l’allégresse qu’avait un peu dissipée le tragique de la BWV 55. Surtout connue pour son enjouée Badinerie finale, la BWV 1067 se démarque principalement pour son utilisation inhabituelle de la flûte traversière dès son Ouverture : tout d’abord accessoire aux échanges des deux violons, elle se mue en soliste pour mieux rejoindre le tutti, et reproduit tout au long de la Suite ces prises de rôle schizophrènes ; qui semblaient n’avoir aucun secret pour le discret mais précis Serge Saitta.

La Cantate BWV 211, dite Cantate du café, a de quoi ternir l’image d’un cantor austère et bigot : hymne aussi bien à la sensualité qu’à la liberté qu’une jeune fille doit se voir accordée par son père – ici, le choix d’un mari ne contrariant pas ses manies, rajouté au livret par Bach même – elle écorne également l’image du père obstiné et pontifiant. L’émouvant bis, célébrissime final de la BWV 147 « Jesus bleibet meine Freude », réintroduisit le religieux dans ce climat jubilatoire, comme pour éviter tout contresens. Ou du moins réconcilier les différentes facettes d’un compositeur difficilement résumable.