Cela fait à peine deux semaines que l’Auditorium de Radio France a été inauguré en grande pompe, et Paris semble se l’être déjà tout à fait approprié. Alors bien sûr, ce n’est pas encore facile de trouver sa place dans les numéros incompréhensibles de loges et de rangées, et tout le monde n’emprunte sans doute pas encore les bons chemins pour atteindre les sièges. Mais dans le hall, entre les yeux émerveillés de certains et les regards entendus d’autres, on sent que les mélomanes parisiens se plaisent déjà dans cet Auditorium qui remplace une Salle Pleyel à bout de souffle. A force d’attendre la Philharmonie avec autant de crainte que d’impatience, l’Ouest découvre avec délices cette nouvelle salle dans l’ancienne maison, ce renouveau paisible où l’on se sent chez soi, et le Faubourg Saint-Honoré se tourne assez naturellement vers le Président Kennedy.

Arrivé à point nommé, donc, l’Auditorium séduit. De loin, on aperçoit son foyer illuminé et les grandes baies de la Maison ronde. Une fois entré dans la salle de 1400 places, on est interpellé par sa proximité. Courtes distances, fort éclairage (y compris pendant le concert), acoustique sèche, intimité de la disposition cylindrique : le public se voit, les musiciens le voient, le public les voit, partout. La salle est une scène — c’est à double tranchant, bien sûr, car il faut ne pas bouger et ne pas faire de bruit ; mais l’on apprécie malgré tout cette expérience nouvelle, qui révolutionne la forme du concert classique sans choquer les mœurs du XVIème arrondissement.

Stéphane Denève © Drew Farrell
Stéphane Denève
© Drew Farrell
C’est dans cet esprit que Stéphane Denève a emmené l’Orchestre National de France dans un programme surprenant : la « Réformation », qui est venue pour notre plus grand plaisir remplacer la cinquième symphonie de chambre du même Mendelssohn ; le Concerto pour deux pianos de Poulenc, moins original peut-être que son Concerto pour orgue initialement prévu, mais sans doute plus fédérateur ; et la Symphonie No.3 de Roussel, que l’Orchestre de Paris donnait en ouverture de saison, et qui a donc sans doute été plus jouée en deux mois qu’en dix ans par les grandes phalanges parisiennes. En quelques mots, trois joyaux auxquels Stéphane Denève a su donner un élégant fil conducteur, en parfaite harmonie avec l’esthétique intime du lieu : la sobriété de la Réforme, l’ironie du néo-classicisme et le raffinement de Roussel se rencontrent dans une interprétation pure, effaçant l’héroïsme des partitions pour placer la musique au cœur du sujet.

Transformer la Réformation en symphonie de chambre, là est le vrai défi ! Austère et modeste comme la foi luthérienne, placée en ouverture de concert, elle retrouve peut-être là sa vraie nature — mais les inconditionnels de Paulus, d’Elias et des grands motets de Bach, que Mendelssohn avait redécouverts, avouent timidement regretter l’absence d’emphase dans cette profession de foi. Regretter que l’acoustique très sèche, qui participe à la proximité ambiante mais à laquelle l’orchestre n’est pas encore habitué, limite des volumes sonores déjà restreints par l’audacieuse interprétation. Tout s’entend avec une grande netteté mais donc sans ampleur, sans résonance acoustique ni spirituelle. Cette netteté place d’ailleurs les musiciens de l’ONF dans l’embarras à chaque attaque : habitués à être accompagnés « sur le temps » par la baguette de leur directeur musical, ils semblent très mal à l’aise avec le temps d’avance que prend Stéphane Denève, qui les dirige ainsi « à l’allemande » — les attaques sont floues et la mise en place imprécise. Mais Denève le sait, et c’est à dessein qu’il les met en danger : au fur et à mesure des mouvements, l’orchestre s’approprie son geste, respire avec sa baguette et se libère lui-même des contraintes qu’il s’imposait jusque-là. Bonne ou mauvaise Réformation ? Mendelssohn lui-même prend un malin plaisir à nous décevoir, refusant son habituelle grandiloquence religieuse pour se consacrer à une véritable symphonie protestante. Denève l’a compris, et si la Réformation déçoit ce soir, ce n’est finalement, sans doute, qu’une question confessionnelle.

C’est avec les pianos de Frank Braley et Eric Le Sage que le concert se poursuit. Là encore, on supprime la fougue exubérante de certaines interprétations — on se chasse de la tête la vitalité endiablée des sœurs Labèque pour une conception plus sage et forcément plus ironique. On rappelle le néo-classicisme de Poulenc et ses citations de Bach, Mozart, Ravel et tous ceux qui ont composé pour piano avant lui : après Mendelssohn pieux héraut, Poulenc malicieux pasticheur, et chacun s’amuse dans le double concerto. Frank Braley semble jouer la partition la plus facile du répertoire et déroule les notes avec une plaisante simplicité, son complice Eric Le Sage est manifestement moins à l’aise avec ces tempos débridés, Stéphane Denève joue avec eux et les laisse faire avec complaisance, dans un joyeux bouillonnement.

La riche et délicate poésie de Roussel lui succède. La dimension de l’orchestre, les couleurs de l’écriture, l’énergie déployée dès les premières notes saccadées et tout au long de la symphonie, métamorphosent l’Auditorium. L’éclairage blanc se transforme en un kaléidoscope scintillant. L’ONF n’a peut-être pas la clarté de l’Orchestre de Paris, mais la vision pure de Denève illumine la symphonie d’une poésie inimitable. On retrouve la grâce de Bacchus et Ariane et les trouvailles rythmiques, harmoniques et mélodiques du Festin de l’Araignée, au service du seul génie symphonique. Tout se termine avec une immense énergie, accumulée tout au long des quatre mouvements, explosant dans les dernières mesures : celle que l’on attendait avec impatience depuis le début du concert et que Stéphane Denève a su capter au moment le plus propice.

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