Pina Bausch et le Tanztheater Wuppertal sont de retour sur les scènes parisiennes avec Água (2001) au Théâtre de la Ville et Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört (1984) au Théâtre du Châtelet.

Bal étrange où se succèdent de multiples scénettes, Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört serpente à travers un réel inquiétant qui dégénère irrémédiablement vers l’absurde. Tantôt bourreaux et victimes, les hommes se heurtent à leurs angoisses, à leur irrationnelle condition, à une violence née d’eux-mêmes. Plus rarement programmée, cette pièce est emblématique des premières œuvres de théâtre dansé de la chorégraphe allemande, dans la droite lignée de Café Müller (1978) et Kontakthof (1978).

La phrase « Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört » (« Sur la montagne, on entendit un hurlement »), tirée de l’Evangile selon Saint Matthieu relatant l’épisode du massacre des Innocents, annonce d’emblée le caractère brutal de la chorégraphie. Le rideau s’ouvre sur une scène plongée dans une semi-obscurité et une atmosphère de peur diffuse. Pris de panique, les danseurs détalent dans le public, fuyant une scène recouverte de terre où flotte un nuage de brume. De ce formidable déluge de précipitation, de souffles et d’angoisse, émerge la silhouette d’un colosse affublé d’un slip et d’un bonnet de bain rouges. En silence, il sort de son slip plusieurs ballons de baudruche qu’il gonfle avec lenteur jusqu’à leur éclatement, portant ainsi la tension à son paroxysme. Bourreau anonyme au visage dissimulé, clown sculptural à l’allure à la fois sinistre et burlesque d’un catcheur mexicain, ce personnage symbolise la tyrannie, dans une très belle interprétation de Michael Strecker. Les personnages ploient sous son joug inique, lorsqu’il strie le dos d’une danseuse à l’aide d’un feutre rouge ou lorsqu’il évacue sans ménagement deux jeunes femmes qui s’amusent à faire la roue.

Mais au-delà de cette allégorie de l’autoritarisme, Pina Bausch nous montre une violence en puissance, insidieuse, tapie dans la soumission et la démence collectives. Cette violence semble provenir des hommes et se retourner contre eux-mêmes. L’hystérie universelle qui éclate dès le début nourrit un sentiment de peur incontrôlé, origine de désordre. Lors des mouvements de foule, les ensembles se dissolvent et se fracassent. Dans un motif chorégraphique plusieurs fois répété, tel une inlassable litanie, le groupe force un couple à se donner un baiser, tandis qu’une femme percute de plein fouet un homme avant de s’effondrer.     

Par moments, les danseurs tentent une échappée désespérée. Ils s’évadent dans le public lors de l’ouverture du rideau. La danseuse Ditta Miranda Jasjfi cherche vainement à s’élever dans les airs, grimpant le long d’un mur, avant d’être rattrapée par le colosse en slip qui la ramène à terre. Plus tard, elle restera immobile pendant une trentaine de minutes, comme fermée au monde.  

Très poignante, la pièce interpelle de façon récurrente le spectateur. Dès le départ, la peur ineffable d’Auf dem Gebirge hat man ein Geschrei gehört  se propage dans les rangs du public où les danseurs accourent. Le colosse en slip s’adresse aussi à l’assistance, en faisant notamment mine de renverser une bassine d’eau dans la fosse. Et il ne fait pas de doute que cette humanité grouillante, représentée avec tant d’humour et de lucidité, nous ressemble et nous touche.

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