Alors que la France entière subit la deuxième alerte canicule de l’été, l’irréductible Festival Radio France Occitanie Montpellier a trouvé la formule pour résister, à sa façon, aux vagues de chaleur : ce mardi 23 juillet, l’Australian Youth Orchestra (Orchestre des Jeunes d’Australie), le pianiste Jan Lisiecki et le chef Krzysztof Urbański ont proposé au public du Corum l’interprétation pleine de fraîcheur d’un programme 100% russe, s’inscrivant dans la thématique nordique du festival cette année.

Krzysztof Urbański dirige l'Australian Youth Orchestra © Marc Ginot
Krzysztof Urbański dirige l'Australian Youth Orchestra
© Marc Ginot

L’intérêt singulier de ce concert tenait avant tout de la présence de l’orchestre australien ; dire qu’il se produit rarement dans nos régions est un euphémisme. Cette année, Montpellier est la seule étape française pour cet ensemble qui, après une résidence aux Pays-Bas et des concerts en Allemagne, s’envolera pour la Chine… avant de conclure son périple à Sydney le 5 août prochain. Digne des plus grands orchestres internationaux, cette tournée est à l’image d’une institution exigeante et solidement ancrée dans le paysage musical australien : créé en 1948, l’AYO sélectionne chaque année les meilleurs musiciens (âgés de moins de 25 ans) dans les conservatoires les plus importants du pays. Par la suite, contrairement à la plupart des phalanges professionnelles qui n’ont que quelques services de répétitions pour monter chaque programme, l’orchestre travaille méthodiquement des jours durant, chaque pupitre étant entraîné par un tuteur expérimenté avant que l’ensemble ne soit réuni sous la baguette d’un chef assistant à la carrière prometteuse (Daniel Carter). Cet important temps de préparation permet au chef principal, Krzysztof Urbański, d’insuffler ensuite son interprétation à un orchestre déjà rodé.

Dès l’ouverture de Ruslan et Ludmilla de Glinka, ce travail méticuleux porte ses fruits, notamment dans les cordes : pas un archet ne dépasse des pupitres de violons et d’altos alors que les traits virtuoses sont lancés avec une assurance rare – d’ordinaire, ils font pourtant trembler plus d’un musicien. Au-delà de cet admirable accomplissement technique, on apprécie l’élégance du phrasé et la clarté formelle qui en découle, tandis que la baguette sobre d’Urbański veille intelligemment au grain. Le maestro pourrait guider davantage ses troupes dans le foisonnement de la partition, les passages les plus complexes manquant parfois de clarté, mais sa simplicité bienveillante permet en contrepartie de placer les jeunes musiciens en confiance. Et le discours épanoui qui s’échappe de chaque pupitre balaie l’ouvrage d’un vent de fraîcheur bienvenu.

Jan Lisiecki (piano), Krzysztof Urbański et l'Australian Youth Orchestra © Marc Ginot
Jan Lisiecki (piano), Krzysztof Urbański et l'Australian Youth Orchestra
© Marc Ginot

La qualité technique et la fluidité éloquente de l’AYO s’accordent parfaitement avec le jeu de Jan Lisiecki dans le Concerto pour piano n° 2 de Rachmaninov. Travaillant chaque note avec un soin d’orfèvre, le pianiste propose une lecture méticuleuse de cette œuvre célébrissime sans tomber dans un soin excessif du détail, au contraire : la riche palette de son toucher lui offre une grande liberté dans la conduite mélodique, subtile et limpide. Les passages digitalement exigeants sont exécutés avec une précision diabolique mais sans le moindre effet de manche superflu. Accompagné par la baguette très attentive d’Urbański, Lisiecki échappe ainsi à la tentation de la grandiloquence pour livrer une interprétation plus transparente que tumultueuse où se distingue la douce mélancolie du mouvement lent, servie par un legato délicat.

Si les pupitres de cordes, très homogènes, font alors montre d’une puissance expressive remarquable – notamment les altos, qui allient densité et souplesse comme rarement –, quelques maladresses se font entendre dans les vents (intonation imparfaite des bois dans le mouvement central, ponctuations lourdes des cors dans le finale). Elles s’effaceront en deuxième partie dans une Symphonie n° 10 de Chostakovitch particulièrement aboutie techniquement : du phrasé subtil de la clarinette à la solidité brillante du basson (en passant par une trompette rayonnante), tous les solistes sont à saluer.

La direction d’Urbański dans cette œuvre surprend en revanche plus d’une fois. La rythmique sèche de la partition, la violence des contrastes dynamiques, la véhémence du motif-signature de Chostakovitch sont autant d’éléments lissés – voire gommés – par la direction fluide du chef polonais. Sa battue alanguie dessine un premier mouvement d’une grande beauté plastique mais où la tension dramatique se devine à peine. Avec des mimiques affectées qui arrachent des sourires à l’assistance, le maestro surfe sur l’énergie de l’orchestre dans le mouvement suivant avant de dessiner une valse joliment ironique dans l'« Allegretto ». Sa gestique plus suggestive que directive laisse en revanche dubitatif dans le finale où l’on frôle parfois la sortie de route ; sa baguette manquera d’autorité pour coordonner cordes et cuivres. Idéalement tonitruante, la conclusion met une dernière fois en valeur le souffle splendide de l’AYO qui, on l’espère, balaiera d’autres scènes françaises dans les années à venir.


Le voyage de Tristan a été pris en charge par le Festival Radio France Occitanie Montpellier.

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