Quatre cantates de Bach, seize chanteurs et autant d’instrumentistes : la formule de Philippe Herreweghe est simple et efficace. L’Auditorium de Lyon a vécu ce mardi l’un des plus beaux concerts de l’année, certainement le plus parfait sur le plan vocal, grâce à des musiciens d’exception, guidés par une direction inspirée.

Philippe Herreweghe © Michiel Hendrickx
Philippe Herreweghe
© Michiel Hendrickx

Cantate de l’Avent, Nun komm der Heiden Heiland (BWV 62) s’ouvre sur un choral connu dont les sopranes, comme d’une seule bouche, tiennent le cantus firmus, délicieusement orné par les trois autres pupitres dont l’homogénéité et la justesse hors pair m’éblouissent à chaque fois que je les entends : on en vient à se demander si ce qu’ils font est humain.

Parmi les anges chanteurs de cette soirée, quatre archanges solistes, qui font partie de l’effectif choral et s’y intègrent si parfaitement que leur différence ne transparaît que dans les récitatifs et airs. Celui de Thomas Hobbs (« Bewundert, Menschen ») est encore un tour de chauffe ; le ténor anglais me plaît mieux par la suite, c’est juste une question d’harmoniques qui ne sont pas encore toutes à leur place. Magistral, ensuite, Peter Kooij : sa basse si riche et chaude lutte vigoureusement avec l’orchestre dans son air épique « Streite, siege, starker Held ». Quand s’avancent, d’un même pas, Dorothée Mields et Damien Guillon, ce sont là des jumeaux : leur respiration est commune, les inflexions de leurs voix procèdent dans ce récitatif de l’imitation mutuelle et instinctive ; l’alternance et le mélange de leurs timbres dans une diction et une expressivité parfaites sont un exemple d’écoute et de l’idée même de concert.

Coup de théâtre ensuite : une corde de violon saute à la figure de sa propriétaire, juste au moment où l’on s’apprête à attaquer Gelobet seist du, Jesu Christ (BWV 91) – que faire ? Un conciliabule, et un déménagement éclair ; trois violonistes permutent leurs places : les chaises musicales ! Entretemps, la composition du plateau s’est aussi un peu élargie : deux cors s’ajoutent à l’effectif initial. Mais il faut croire que l’épisode de la corde a perturbé les collègues : l’un des cors se situe légèrement au-dessus de l’intonation générale ; il se réajustera vite. Éblouissante dans son récitatif « Der Glanz der höchsten Herrlichkeit », Dorothée Mields rappelle la Vierge dans les retables du XIVe siècle : un ethos d’humilité accompagne la douceur de son chant, dont l’expressivité est le synonyme de l’émotion. Dans le beau récitatif de Peter Kooij, la vallée de larmes (Jammertal) précède l’inquiétude de l’orchestre qui se manifeste dans l’air de soprano et alto (« Die Armut »). Les frottements de seconde des voix y sont délicieux. Aucun besoin de direction ici : Dorothée Mields et Damien Guillon règlent eux-mêmes l’intrication de leurs parties, en se cédant la place quand l’éclosion des sons filés ou la reprise du discours le demandent, quelle intelligence musicale naturelle !

Le chœur initial de la cantate Darzu ist erschienen der Sohn Gottes (BWV 40) convainc par le relief de sa fugue. Aussi expressif Peter Kooij soit-il dans son air, par le fait qu’il soit très penché sur sa partition, il est un peu noyé par l’orchestre, qui imite les louvoiements du serpent diabolique. J’adore l’air de Damien Guillon, dont l’accent et l’articulation sont si justes, les aigus très fondus et riches. Les accords du chœur final, « Jesur nimm dich deiner Glieder », rappellent par moments le grand motet Jesu, meine Freude.

Et puis, c’est la joie pure : Christen, ätzet diesen Tag (BWV 63) laisse rayonner de façon appuyée l’enthousiasme du chœur, et celui de l’orchestre tout autant ; quatre trompettes ont rejoint l’ensemble. C’est une béatitude élégante et gracieuse qui se fait jour dans ce numéro (bissé plus tard). Particulièrement remarquable, le hautbois baroque se mêle au soprano et à la basse dans leur duo « Gott, du hast es wohl gefüget ». Alto et ténor dansent avec l’orchestre dans le leur, puis le chœur final clôt une soirée vocale des plus belles.

Philippe Herreweghe n’a pas vraiment besoin d’intervenir pour que chœur et orchestre (dont une excellente basse continue) atteignent des sommets de l’art musical : des micro-gestes suffisent pour produire un équilibre, une dynamique et une articulation pertinents et convaincants.

Auditeurs modernes, nous avons une chance inouïe quand ces pupitres parlent si unanimement. Les accords finaux sont d’une limpidité qui laisse rayonner la lumière, ce sont des piliers de soleil qu’on construit vocalement. Quelles qu’en aient été les performances historiques – Bach a-t-il pu entendre chanter ses cantates de Noël aussi bien à sa propre époque ? Sincèrement, j’en doute.