En ouverture de cette deuxième semaine du festival de musique d’Edimbourg, Philippe Herreweghe dirigeait le Collegium Vocale Gent et ses solistes d’exception dans la Messe en si de Bach, tout en maîtrise mais sans transcender.

Philippe Herreweghe © Michiel Hendryckx
Philippe Herreweghe
© Michiel Hendryckx

Ayant à leur actif de nombreux enregistrements et concerts de la pièce, ils relevaient le défi d’à la fois nous plonger dans l’intimité et le recueillement – sinon de nous faire oublier la ferveur des rues de la ville colorées pour l’occasion, et celui de rendre hommage à l’œuvre de Jean-Sébastien Bach toute entière. Car si les débats sur sa date de création (au Sanctus de 1724 ont été ajoutés le Kyrie et le Gloria en 1733, le Credo en 1748, pour une publication complète de la partition en 1833) ou son destinataire font encore couler beaucoup d’encre, la Messe en si mineur est une œuvre qui rassemble. Elle rassemble non seulement les religions luthériennes et catholiques, qui en font par là-même un bel exemple d’œcuménisme ; mais surtout plusieurs œuvres du compositeur, qui réapparaissent « parodiées » (concept qui consiste à  réécrire des musiques déjà existantes, en changeant le texte, pour y introduire en l’occurrence le latin) à travers elle.

On comprend donc aisément la tension des premières notes du Kyrie qui se lit dans la crispation de Philippe Herreweghe, dans la gestuelle très expressive du premier violon, ou dans les mains tremblantes des solistes. Le cadre par ailleurs n’était pas des plus propices : la salle, amplifiée et très éclairée par des spots qui cachaient les tuyaux de l’orgue, ne dégageait pas la parfaite chaleur attendue.  

Dans cette recherche de l’atmosphère adéquate, c’est le contre-ténor Damien Guillon qui s’est le plus brillamment illustré. Il a su s’affranchir de ce contexte hostile pour délivrer une prestation magistrale, gagnant en puissance et en assurance jusqu’à l’ « Agnus Dei », probablement le point culminant du concert, où il a su allier à la fraîcheur de sa voix de tête une maîtrise technique admirable, lui valant une juste ovation à la fin.

Du côté des sopranos, légères et lumineuses, on apprécie la puissance et la rondeur du timbre d’Hana Blažiková, qui contraste légèrement avec l’interprétation aérée, presque frêle, de Dorothée Mields dans  le « Christe Eleison » du Kyrie, mais ce déséquilibre reste anodin, et l’homogénéité, voire la complicité peut-être, du chœur tout entier se précise au fil des mouvements. Au sein de l’orchestre, les cuivres justes et clairs (à l’exception d’un cor parfois trop bas et au son métallique) répondent à merveille aux flûtes traversières douces et allantes, appréciées notamment dans le « Domine Deus » du Gloria par un public reconnaissant. Ils sont accompagnés par le continuo des deux violoncelles et de la contrebasse précis et sans faille. Dans les tutti, c’est le professionnalisme des musiciens qui s’exprime : sans trop se chercher du regard et restant attentifs à leur partition, ils se laissent guider par la direction autoritaire de Herreweghe pour délivrer, malgré un légère prépondérance des cordes ou quelques attaques parfois imprécises, un son homogène.

Cette œuvre, dont la beauté est quasi-mathématique, est donc livrée d’une manière méticuleuse et appliquée, aux voix fluides et linéaires, aux tempi mesurés, à la diction maîtrisée, et à la direction « à l’instinct » mais toujours minutieuse.

On ne peut qu’admirer la scène. On ne peut que l’admirer, oui. Autrement dit la distance qui nous en sépare ne semble pas totalement s’estomper. On reste dans la contemplation de l’exécution juste et sobre d’une œuvre monumentale. Difficile de dépasser ce stade, de se sentir transporté. Les contrastes dans le Credo par exemple auraient mérité de s’exprimer davantage : on attendait plus de solennité dans le « Et incarnatus est » et de brillance dans le « Et in unum Dominum ».

Est-ce le plaisir de jouer, difficilement lisibles dans les yeux des chanteurs comme des musiciens, qui aurait manqué? Aurait-il fallu doubler l’effectif, pour avoir un vrai son choral et orchestre ? D’une manière ou d’une autre, cette messe finalement continue d’animer. Difficile après cette expérience de ne pas se pencher sur les débats autour de la musique baroque, la nécessité de sa direction, l’équilibre entre les voix et l’orchestre ; ni de se plonger dans l’histoire des interprétations de l’œuvre, des lectures traditionnelles de Leipzig, aux rythmes lombards de Dresde, jusqu’à la version romantique de Karajan.