La période pascale est traditionnellement riche en concerts de musique sacrée de J.S. Bach, et en particulier de ses deux grandes œuvres sacrées, la Passion selon Saint Jean, et celle selon Saint Matthieu, les seules subsistant intégralement des cinq vraisemblablement écrites par le compositeur. Paris ne déroge pas à cette règle en proposant en moins de dix jours de nombreux grands concerts dédiés au Cantor de Leipzig.

C'est au Théâtre des Champs-Élysées qu'avait échu cette année l'honneur d'inaugurer ce mini-festival Bach. Mais la version très intimiste de la Passion selon Saint Matthieu par Mark Padmore avec le chœur et l'orchestre de l'Âge des Lumières n'a pas entièrement convaincu.

Mark Padmore © Marco Borggreve
Mark Padmore
© Marco Borggreve
Mark Padmore est sans conteste aujourd’hui l’un des Évangélistes les plus renommés et expérimentés de la scène internationale. À ce stade de maîtrise vocale et textuelle, on peut même dire qu’il habite complètement ce rôle. Dans ce concert il va même bien au-delà de sa tâche de récitation puisqu’outre ce rôle, il dirige l’ensemble, fait partie du chœur et interprète même le premier air de ténor soliste « Ich will bei meinem Jesu wachen ».  C’est une remarquable performance vocale qu’il est à ma connaissance le seul à réaliser, même si d’autres artistes avant lui comme Peter Schreier ont déjà dirigé l’œuvre et chanté l’Évangéliste en même temps. Il s’en acquitte avec un incontestable brio et sans la moindre fatigue apparente.

Cependant, même s’il a certainement insufflé sa conception de l’œuvre, parler de direction est assez impropre car l’orchestre de l’Âge des Lumières, qui depuis trente ans joue sur instruments anciens et fonctionne sans chef attitré, paraît surtout impulsé par les deux excellents violons solos. Tout au plus Mark Padmore indique-t-il de la tête les départs et tempi dans les chorals.

C’est d’ailleurs là que le bât blesse par moments, car la conception de l’œuvre pour double chœur et double orchestre, s’accommode mal dans les grands ensembles de cette apparente absence de chef. C’est notamment sensible dans le chœur final de la 1ère partie « O Mensch bewein », dans lequel intervient également en principe un chœur d’enfants.

Hélas Padmore a choisi de limiter son effectif à 16 chanteurs au total, qui se répartissent les airs et les parties chorales, y compris celles dévolues aux enfants, ici interprétées par 2 à 4 voix de femmes. C’est l’autre déception de cette interprétation, qui manque par moments à rendre perceptible le magnifique effet de dialogue proposé par Bach entre les deux chœurs, d’autant que les quatre principaux solistes sont situés au centre de la scène. À plusieurs reprises, on assiste donc à un ballet de chanteurs se répartissant suivant les besoins à gauche et à droite des deux continuos en de vastes mouvements qui nuisent un peu à l’attention portée aux solistes. Par ailleurs les chœurs « de foule » comme « Sind Blitze sind Donner », ou « Der du den Tempel Gottes zerbrichst » pâtissent d’un effectif insuffisant pour rendre leur véhémence.

Les interprètes des airs sont tous excellents, avec une mention particulière pour Matthew Brook, baryton qui donne une version quasi hallucinée de l’air « Gebt mir meinen Jesum wieder », ainsi que la galloise Fflur Wyn qui livre un remarquable « Blute nur ». Le Christ de Stephan Loges est plus en retrait, un peu trop prosaïque, même si sa voix de basse n’est pas en cause. Il est vrai que l’on n’a pas l’habitude d’entendre l’interprète de Jésus prendre part à l’ensemble des chœurs, et interpréter les airs tels « Komm süsses Kreuz » et « Mache dich mein Herze rein » qui est censé représenter Joseph d’Arimathie.  

Les sommets du concert sont atteints dans les airs les plus épurés : magnifique « Erbarme dich » où la mezzo irlandaise Paula Murrihy et le violon solo s’équilibrent et se complètent magnifiquement et surtout « Aus Liebe will mein Heiland sterben » où la voix de la soprano Sophie Bevan atteint les sommets d’émotion de la soirée, dans les subtiles envolées où vient s’entremêler la flute, portée par les deux hautbois da caccia.

L’orchestre et le chœur ne sont pas en reste, et offrent de magnifiques moments d’intensité dramatique, comme dans un premier « Lass ihn kreuzigen » tout de colère contenue. Les chorals sont de haute facture, avec un « O Haupt voll Blut und Wunden » intensément lumineux et après la mort du Christ, un moment de lévitation dans « Wenn ich einmal soll scheiden ».

Refusant de prendre part à des saluts individuels, l’ensemble des musiciens et chanteurs se livrent à l’issue du concert à des sorties et entrées collectives et reçoivent donc de manière groupée les applaudissements nourris du public, saluant une belle réussite d'ensemble.

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