C’est avec un large sourire aux lèvres et les oreilles ravies que je suis sortie, le 29 novembre dernier, de l’Opéra Royal du Château de Versailles où l’Ensemble Correspondances, dirigé par le talentueux Sébastien Daucé, donnait à entendre une version de concert du fameux Ballet Royal de la Nuit. La beauté du concert était certes à la hauteur de cet événement hors du commun, commandé par Mazarin en 1653 pour servir alors la gloire du jeune Louis XIV. En outre, la magnifique salle restaurée de l’Opéra de Versailles offrait à ce spectacle un superbe écrin.

L'Ensemble Correspondances © Molina Visuals
L'Ensemble Correspondances
© Molina Visuals

Divisé en quatre tableaux, ou « veilles », le concert mettait en scène la figure de la Nuit, présentant, au cours des quatre veilles, les intrigues qui se déroulent sous son empire. Le premier tableau évoquait ainsi des événements se produisant à la campagne ou à la ville avec des personnages tels que bergers, galants, coquettes, bandits, filoux, gueuz et estropiez. La deuxième veille laissait ensuite place aux divertissements des fêtes de palais, sous le règne de Vénus. Les plaisirs volages étaient, dans la troisième veille, combattus par Junon, accompagnée par une nuit noire, fantastique, pleine d’effroi et d’une kyrielle de personnages fantasmagoriques tels que démons, sorcières et monstres. Dans la quatrième et dernière veille, l’amour et les songes ont laissé place à l’Aurore et à la lumière sans pareille du Soleil, c’est-à-dire Louis XIV, vainqueur des ténèbres et régnant désormais sur l’univers. C’est donc à un couronnement symbolique du monarque que nous avons assisté. Dans ce spectacle, jouant tant sur le comique que sur le sérieux, l’univers merveilleux de la nuit était représenté aussi bien par des figures communes (comme dans le premier tableau) qu’allégoriques (la Lune, le Sommeil et le Silence), mythologiques (Vénus, Junon, Orphée, Cupidon, Hercule) et contemporaines (Louis XIV).

Pour restituer cette dramaturgie, imaginée par Isaac de Benserade, Sébastien Daucé a dû faire face à un immense travail de reconstitution, et notamment de recomposition musicale, puisque, des musiques composées par Michel Lambert, Louis Constantin et Jean de Cambefort, on ne possède aujourd’hui quasiment que la partie de premier violon, en ce qui concerne les parties instrumentales. Servi par un jeu sur copies d’instruments et d’archets d’époque, ainsi que par une ornementation adaptée à la musique de ballet de cour française, ce travail de réécriture était une réussite totale. En complément à cet effort de reconstitution, Sébastien Daucé a choisi d’ajouter des airs d’opéras italiens (extraits de l’Orfeo de Luigi Rossi et de l’Ercole amante de Francesco Cavalli), des airs anciens (pratique courante à l’époque baroque) de Boesset et de retirer 26 danses sur les 77 originales. Car, si ce ballet a profondément marqué les esprits du XVIIe siècle, on n’a pour autant pas de traces des détails du déroulement. Ainsi, le pari d’intégrer de l’opéra italien au ballet français afin d’apporter une variété – perdue par l’absence de dimension visuelle de la version de concert –  était également, en ce sens, pleinement réussi. Même sans danseurs ni costumes, on assistait à un véritable florilège musical, avec l’alternance de danses et d’airs, de tutti orchestraux et de jeux en effectifs restreints. La variété musicale se situait également dans les différents timbres des instruments choisis : tantôt les violons, tantôt les violes, les flûtes, les hautbois ou encore le cornet à bouquin, qui ajoutait une touche magique à l’ensemble.

La mise en scène du concert, quant à elle, reflétait visuellement cette diversité musicale. Des jeux d’éclairage figuraient l’ombre de la Nuit ou bien la lumière de l’Aurore, encore soulignée dans le dernier acte par un levé de rideau (derrière l’orchestre) laissant place à un écran lumineux. Des effets de spatialisation sonore servaient également la mise en scène, comme par exemple la disposition des instrumentistes à vents, dos au public au début du concert, se retournant brusquement pour créer un effet de surprise. La disposition des chanteurs, variant en fonction des rôles qu’ils incarnaient, participait aussi à créer un mouvement continu sur scène ; de même que la gestuelle baroque qu’ils adoptaient nous permettait de nous immerger dans le monde imaginaire qui se dessinait sous nos yeux. Enfin, les percussions concourraient à faire de ce monde chimérique une réalité en marquant le passage d’un caractère à un autre par des claquements, des sifflements d’oiseaux ou encore des bruits de tempête.  

Lucile Richardot © Le Maoult
Lucile Richardot
© Le Maoult
En ce qui concerne l’interprétation, il convient de saluer la précision des attaques et la justesse impeccable de l’Ensemble Correspondances, constitué de musiciens jeunes, en parfaite connexion les uns avec les autres et remplis d’une énergie communicative. A l’exception des basses d’archet et du clavecin, les musiciens ont d’ailleurs joué debout pendant toute la durée du spectacle (plus de deux heures), sous la direction toute en finesse de Sébastien Daucé. Du côté des chanteurs, le timbre profond et sublime de Lucile Richardot était particulièrement remarquable et tout à fait adapté au rôle de l’Ombre qu’elle incarnait dans la première veille, en opposition à la voix claire et légère de la sorpano Violaine Le Chenadec, interprétant la Lumière. S’il y avait très peu de soli réservés aux hommes, on retiendra néanmoins la magnifique scène du Sommeil, interprétée par un trio basse – taille – haute contre d’une très grande élégance.

A l’issue de ce concert, de nombreux auditeurs sont sortis avec l’impression d’avoir voyagé dans le temps et tous avaient cette phrase à la bouche : vivement la version de ballet, prévue pour novembre 2017, d’après le chef lui-même, rencontré après le concert.