« Sa voix de source recouvre la rumeur de plus d'un fleuve glorieux » a su dire de Marceline Desbordes-Valmore, le redouté Gaétan Picon, autre « explorateur intrépide de la beauté du monde ». Dimanche dans la petite église romane de Saint-Victor-Montvianeix entre Loire et Forez, il eut pu en dire tout autant de Brigitte Balleys tant la mezzo, indépassable interprète des Nuits d'été de Berlioz, sait incarner cette poétesse, mais aussi et surtout femme d'engagement, aimée de Sainte-Beuve, Hugo, Baudelaire et Verlaine. Vouloir tirer de l'oubli l'auteur des Roses de Saadi pour en faire le récital d'ouverture des Concerts de Vollore relève pour le moins d'un pari audacieux. Qui se souvient que ses vers furent mis en musique par Alexandre Dargomyzhsky, Henri Woollett, Emile Paladilhe, Henri Beydts, ou Pauline Duchambge ? Mais plus qu'un récital, au fil des mélodies et romances où s'enchaînent l'évocation des épisodes d'une existence aventureuse, Brigitte Balleys accompagnée par Laurent Martin, nous fait revivre cette belle âme au tempérament hors du commun.

Pas de rupture entre paroles et chant : ce « roman-musical » est un tout, accomplit sur un même souffle, porté autant par la maîtrise d'une voix pleine et épanouie que par un art consommé de conteuse. Le timbre, le grain, le velours des couleurs sont les mêmes. La dernière note ne s'éteint pas : elle s'enrichit de la phrase qu'elle appelle et légitime. Tout comme celle-ci se réalise consubstantiellement dans le chant qui la suit.

Une vie d'errance, sur mer et sur terre, d'amours sublimés ou défaits, endeuillés par la perte d'êtres chers, un parcours couronné aussi de reconnaissances que ne parviennent même pas à remettre en question des revers pourtant des plus cruels. On suit, tenu en haleine par les rebondissements, l'épopée de cet Ulysse féminin dont aucune épreuve ne semble devoir entamer la volonté.

L'intelligence de ce spectacle tient précisément à son côté ambivalent, à la fois opératique et épique sur le fonds, dans lequel le rythme sans temps mort entretient le suspens et interdit tout applaudissement parasite. Sur la forme un équilibre d'alternance de quasi arias et de récitatifs habités qui en font l'émotion d'un parler-chanter. Balleys joue avec finesse et pertinence du profil naturel de sa voix. Une diction souple, mélodieuse dans le récit, prolonge un chant d'une troublante proximité affective, conforté par une projection aux inflexions tour à tour ardentes, passionnées et sensuelles. Balleys passe du troublant intimisme de L'oreiller d'une petite fille à l'intensité d'une expression délicieusement extravertie des Chemins de l'Amour de Poulenc. Car l'autre habileté de ce récital est d'avoir su insérer aussi bien des lieder de Schubert (Frühlingsglaube) et Schumann (Du Ring an meinem Finger et Stille Tränen) que des mélodies de Berlioz (L'île inconnue), Fauré (Les Berceaux), Mel Bonis (Gai printemps) et Poulenc. Mais le vrai talent de Brigitte Balleys est d'avoir su les rendre compatibles sans les trahir avec Desbordes-Valmore.

La mezzo instruit une présence dramatique soutenue par une perspicace intelligence de ces répertoires oh ! combien fragiles. En clair loin de l'emphase ou des préciosités où on les fourvoie bien souvent. Elle peut compter sur le jeu cultivé et racé de Laurent Martin. Cet autre découvreur de répertoires rares (Onslow, Alkan, Castillon, La Tombelle, Gouvy, Mel Bonis, Rita Strohl entre autres), se distingue par la vitalité d'un toucher d'une impeccable précision, et par des accents subtilement définis et sans raideur. Virtuose sans ostentation, le pianiste ne se départ jamais d'une approche coloriste dans les mouvements plus soutenus comme dans l'Etude révolutionnaire de Chopin ou dans Feu-Follet de Castillon, à la dextérité digitale élégamment chantante.

Un peu, beaucoup, passionnément plus qu'un accompagnateur, Laurent Martin possède un sens aigu de la respiration en harmonie avec la voix. La clarté mélodique s'appuie sur une fermeté intransigeante de la rythmique soutenue par une pédalisation d'une poétique précision. Gai printemps de Mel Bonis s'en révèle beaucoup plus convainquant et porteur de sens que n'en dit son titre...

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