Avec Barbarians, nouvelle création du chorégraphe anglo-israélien Hofesh Shechter, le festival d'Avignon nous offre un peu de danse au sein d'une programmation autrement « In ». Ancien danseur de la Batsheva Dance Company, Hofesh Shechter porte en lui un langage corporel bestial et déchaîné, fortement inspiré de celui d’Ohad Naharin, auprès duquel il s’est formé. Choc entre animalité et éducation, Barbarians doit être lue comme la confrontation brutale d’individus primitifs soumis à un dressage coercitif du corps.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

"The barbarians in love", premier tableau du triptyque, fait cohabiter des énergies contraires, en mariant une bande-son électro, composée par Hofesh Shechter lui-même, et la musique baroque de François Couperin. Sous une danse de projecteurs blancs, des hommes et des femmes tentent de dompter le mouvement grossier de leur corps en y intégrant des éléments de danse baroque. Dirigés par une voix off, ils réagissent à la violence de cet apprentissage par la débâcle, avant d’apparaître nus sur scène. Un peu hors propos, ce nu injustifié n’ébranle pas vraiment la sensibilité du public, sans pour autant apporter grand-chose au propos de la pièce.  

La seconde partie "tHE bAD" est plus intéressante car plus immédiate. Un groupe de cinq danseurs se lance dans une danse diabolique et de longue haleine, jusqu’à l’épuisement total des corps. Dans un mouvement très séquencé, les ruptures se multiplient entre dynamique et abandon, illustrant plus justement la soumission à la norme sociale.

Barbarians se clôture par un duo plus intimiste dansé par Anna Shepherd et Bruno Gillore "two completely different angles of the same fucking thing", qui mêle cette fois une musique jazz aux rythmes électro, et montre à nouveau ce contraste entre l’instinct primaire et la convention.    

Bien qu'un propos théorique soit clairement exposé, celui-ci donne l’impression d’être né ex-post, tel un prétexte visant à légitimer des intentions chorégraphiques impératives qui précèdent la pièce. Intrinsèquement liée à la technique de Shechter, l’éruption de la violence dans la danse et la musique est au cœur même d’un style hérité de Naharin et cultivé par les influences multiculturelles anglo-israéliennes : techno, intensité rythmique, exhibitionnisme artistique. Barbarians semble dimensionné pour servir cette écriture atypique. Ainsi, l’œuvre en révèle davantage sur son chorégraphe que sur elle-même, au point d’éclipser parfois son message. On en vient alors à se demander si ces barbares ne cacheraient pas plutôt une seule individualité : celle du chorégraphe.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
Cette présence en filigrane de l’auteur interroge le processus chorégraphique et donne un coup de projecteur sur la nature introspective du travail d’Hofesh Shechter, dans lequel s’entremêlent les pulsions de violence et la dureté d’une discipline forcée. Cette auto-analyse se manifeste de façon évidente lors de la première partie, où une voix interroge le chorégraphe « Hofesh, what are you doing ? », ce à quoi il répond nébuleusement « Hmm... I don’t know. ». Barbarians dissèque l’instinct chorégraphique dans une promenade qui a tout l’air d’avoir lieu dans la tête même de l’artiste. Le personnage final interprété par Bruno Gillore ne serait-il pas une figuration d’Hofesh Shechter ? Cette omniprésence du chorégraphe détourne malheureusement en partie le regard des interprètes.