Le « LSO International Violin Festival » est un véritable paradis pour les amoureux du violon. Entre avril et juin 2015, quelque 12 stars mondiales ont été invitées par le London Symphony Orchestra sur la scène du Barbican pour y interpréter chacune un concerto différent du répertoire. Après Leonidas Kavakos, Gil Shaham, Isabelle Faust ou encore Nikolaj Znaider, c’était au tour de Janine Jansen de venir déployer son talent. Et quel talent… Le concerto de Mendelssohn semble avoir été conçu sur mesure pour cette merveilleuse artiste. Un autre talent a brillé de mille feux ce mardi 2 juin : l’excellent Daniel Harding, chef invité principal du LSO, qui a mené l’orchestre d’une main de maitre dans la Symphonie n°5 de Mahler, atteignant des sommets d’expressivité. Une soirée inoubliable, remarquable en tous points !

Janine Jansen © Harald Hoffmann-Decca
Janine Jansen
© Harald Hoffmann-Decca

Le concert débute par une création d’Edward Rushton intitulée I nearly went, there (en français : « Je suis presque allé, là »), commandée en lien avec le programme. Le travail du compositeur britannique s’inspire ainsi de sa propre réflexion sur la Symphonie n°5 de Mahler ; plus spécifiquement, Rushton rêve à une hypothétique version antérieure de l’œuvre, la « vraie symphonie n°5 », où les percussions occuperaient une place bien plus importante – ce qui aurait ensuite été rectifié par Mahler dans la symphonie que nous connaissons, en raison des plaintes de sa femme Alma à ce sujet. Rushton part de cette idée pour entrainer les auditeurs dans un monde « à la limite du chaos » : sa composition évoque quelqu’un qui a été mis en danger, qui a atteint les limites de la folie et qui a frôlé la chute, mais se voit secouru in extremis (ce que montre également une progression harmonique inspirée de Mahler). Traversée par une tension permanente, l’œuvre est intéressante de par sa structure, en apparence très décousue, procédant par ruptures toutes les 30 ou 40 secondes, une atmosphère bruyante et imposante où prédominent les cuivres cédant la place à une phrase mutine égrenée par les cordes. Cette sensation d’instabilité est encore accentuée par l’utilisation d’accords tenus comme révélateurs de dissonances, dissonances subtiles qui reconstituent une nouvelle harmonie d’un autre type ; on retrouve tout à fait l’esprit du fameux accord inaugural du Roméo et Juliette de Prokofiev. Cette œuvre assez prenante semble vouloir susciter une narration imagée chez le spectateur, emporté par la succession des scènes.

Vient ensuite le Concerto pour violon de Mendelssohn (1844), en mi mineur, dont l’interprétation est confiée à Janine Jansen. A peine commence-t-elle à jouer que l’auditeur est saisi par la pureté, la beauté, la perfection du son produit. La fragilité qui caractérise son jeu exprime à merveille la délicatesse de l’écriture mendelssohnienne, pleine de drame et de poésie. L’orchestre constitue un écrin idéal pour la soliste : jamais il ne couvre son propos, mais il lui permet au contraire de laisser libre cours à sa virtuosité gracieuse en enveloppant la ligne mélodique de belles vagues elles aussi dramatiques et pourtant toujours mezzo-piano. L’équilibre est parfait, entre violon et orchestre, entre technicité spectaculaire et transmission d’une émotion, entre fidélité au texte et expressivité racée. Bien entendu, le public en redemande… Le bis est sensationnel lui aussi : Janine Jansen est rejointe par le premier violon Roman Simovic, musicien si excellent qu’il peut prétendre rivaliser avec la magnificence du son de Janine Jansen, et ils interprètent ensemble le troisième mouvement de la Sonate pour deux violons de Prokofiev. Un vrai petit bijou, nourri par la complicité évidente entre les deux artistes.

En deuxième partie, place à un autre pilier du répertoire : la Symphonie n°5 de Mahler (1902). La progression de cette œuvre en cinq mouvements, depuis la marche funèbre du début jusqu’à une incroyable explosion de joie dans le finale, permet à l’orchestre de faire montre de toute sa palette expressive. Le premier mouvement, grave et solennel, inquiétant et pesant, découle naturellement sur l’angoisse fébrile du deuxième mouvement, dans lequel les musiciens du London Symphony Orchestra commencent à s’agiter et à rassembler leurs énergies dans un même flux de puissance dramatique, à l’intensité magistrale, ce qui est prolongé par l’élan terrible de la valse dans le mouvement suivant. Tout est en place, les rythmes, les timbres, les échos et les respirations. On jurerait que Daniel Harding est non pas chef d’orchestre mais magicien : il parvient à sculpter le son à l’aide des mouvements de ses mains, ses avant-bras, ses bras, amplifiant ce son par un geste fluide, faisant sonner un pupitre au-dessus des autres avec un tremblement des doigts, ou indiquant quelle intention mettre dans une phrase en mimant la forme qu’elle lui évoque. C’est petit à petit que se construit le monument étrange, hybride, impressionnant qu’est la 5e symphonie, et chaque note de chaque instrument est mobilisée par Daniel Harding avec une concentration et une détermination édifiantes, qui permettent à la musique de parler par elle-même, au travers de tous ses détails essentiels et géniaux. Le quatrième mouvement si connu, Adagietto pour cordes et harpe seules, transmet une émotion qui s’étend très loin au-delà de la raison, de l’entendement, et du dicible. Mahler joue avec notre âme, oui, et Daniel Harding joue avec le pouvoir expressif de l’orchestre, le poussant aussi loin qu’il est possible. Puis c’est l’enthousiasme indestructible, la jouissance radicale, dont seule la force pouvait balayer la montagne de sentiments emmêlés qui a vu le jour. Et on en ressort transformé, bouleversé, rayonnant, reconnaissant. 

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