Puisqu’ils constituent, finalement, les soubassements autour desquels devrait s’édifier le reste du spectacle, autant saluer d’emblée les prestations vocales solides de cette année. Du jeune Alessio Arduini dont on pouvait redouter la légèreté, et qui a su, dès le « Largo al factotum », dans un mouvement difficile mais millimétré, donner au rôle le coffre, le piquant et le charme nécessaires. De la formidable Pretty Yende – on imagine d’ailleurs difficilement un prénom mieux porté - compensant l’habituelle « sopranisation » de Rosina avec une ardeur, une chaleur juvénile et une générosité à toute épreuve : son interprétation seule, sincère et sans calcul, rendait justice au personnage. Et enfin de l’impressionnant ténor Lawrence Brownlee, coutumier du difficile rôle d’Almaviva, parfois un peu absent, mais nous gratifiant notamment d’un doublé « Cessa di piu resistere » / « Ah, il piu lieto » plus que mémorable. Nicola Alaimo et Ildar Abdrazakov, dans les rôles respectifs de Bartolo et de Don Basilio, tenaient également bien la route.

Quel dommage, donc, que l’interprétation musicale ne se soit pas montrée au niveau …

Lawrence Brownlee (Il Conte d'Almaviva) et Pietro Di Bianco (Fiorello) © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Lawrence Brownlee (Il Conte d'Almaviva) et Pietro Di Bianco (Fiorello)
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Il semble inconcevable, voire inadmissible, qu’un orchestre national plutôt fourni laisse entendre, dès son ouverture, des décalages au sein même de ses pupitres, des faiblesses dans les aigus côté cordes, et de franches faussetés chez les vents (cors et bassons en tête). Et encore moins excusable qu’il rate presque systématiquement les conclusions de ses airs et de ses tableaux les plus importants, en recouvrant tout d’abord les envolées vocales d’un crescendo instrumental beaucoup trop prononcé, puis en se désynchronisant rythmiquement du chant jusqu’aux cadences finales. La direction, erratique, de Giacomo Sagripanti, s’est certes montrée un peu plus adéquate après l’entracte, mais le mal était fait. On pouvait par ailleurs comprendre que la scénographie, imposant de nombreux (et inutiles) déplacements aux chanteurs – on court, on piétine, mais vers où donc ?-  ait rendu la coordination difficile ; mais elle aurait dû s’accommoder à la musique, et non l’inverse.

La scénographie, parlons-en : quoiqu’impressionnante, elle ne sert jamais l’action, sans parler du texte, devenus tous deux illisibles, et repose sur sa monumentalité – un immeuble amputé d’une de ses façades qui, pour nos besoins de voyeurs, tourne sur lui-même. Paolo Fantin nous inflige un décor que nous avons trouvé d’une rare laideur, trop content, sans doute, de devoir esquisser les contours caricaturaux d’une ville du sud et de son quartier populaire. Les costumes de Sylvia Aymonino ne font pas mieux, en enlaidissant la plupart des protagonistes, et en imposant à Pretty Yendé une tenue punk assez disgracieuse, mais surtout courte et inconfortable. Le tout s’inscrit dans les partis pris d’une mise en scène qui laisse rêveur, tant ses tentatives de faire moderne sonnent creux, au lieu de faire sens.

Alessio Arduini (Figaro) et Pretty Yende (Rosina) © Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Alessio Arduini (Figaro) et Pretty Yende (Rosina)
© Julien Benhamou / Opéra national de Paris
Aussi est-on visiblement dans un Séville contemporain, qui, estampillé « Almodovar » - selon le metteur en scène Damiano Michieletto – s’autorise une peinture plus que bigarrée de ses personnages. Etrange référence, car si le cinéaste espagnol aurait peut-être pu, lors de sa période movida, filmer une de ses actrices reniflant ses aisselles avant l’acte sexuel, il ne l’aurait jamais fait de façon aussi grotesque et gratuite, sans jamais lui donner voix – Berta, servie par la soprane (tant pis pour les contrastes …) Anaïs Constans, plutôt irréprochable dans ces conditions. Les années séparant Almodovar de ses récits comiques ont pu faire oublier à certains avec quelle empathie et quelle générosité il pouvait aborder ses personnages. Chose que cette mise en scène, pourtant acclamée – créée en 2010 à Genève, et très bien reçue à Bastille dès 2014 – ne fera jamais, trop contente de resservir des stéréotypes d’un autre âge à un public visiblement friand de gags télévisuels sauce Rai 4. Car pourquoi s’atteler à un opéra narrant l’émancipation d’une jeune femme, lorsqu’on préfère la grimer en ado hystérique ? Pourquoi proposer deux formidables chanteurs noirs dans les rôles principaux (Almaviva et Rosina) si l’on veut les résumer à des clichés douteux ? – un poster de Will Smith déchiré par Bartolo, ce qui entraînera, bien sûr, une crise de larmes de Rosina.

La riche ambiguïté des protagonistes, et des liens qui les unissent – tutelle, travestissement, maîtres et valets – la remise en cause de la noblesse et des « puissants », la transition d’un mariage de raison vers un mariage d’amour ne préoccupent en rien Damiano Michieletto, qui sacrifie la cohérence du récit pour l’ancrer dans le « quotidien ». « Comme Rossini, je suis italien », lance-t-il négligemment dans ses notes de mise en scène, avant de mettre sur le même plan ses propres origines vénitiennes, la farce et la comedia dell’arte. Tout cela est bien peu inspiré, voire assez inconséquent en ces temps de confusion politique. D’où, sans doute, le goût amer avec lequel on quittera le spectacle.

*1111