Tout un symbole que ce concert en mémoire de l’esclavage donné dans un haut lieu de la Chrétienté : la basilique Saint-Denis, berceau des Rois de France. Jordi Savall en avait conçu le programme et sélectionné les musiques du Mali, Madagascar et de l’Amérique latine de 1500 à 1888. Un résultat poignant, à la fois profondément douloureux et magnifique, à l’image de ce que vécurent ces hommes et ces femmes et de ce que la musique leur apporta comme soutien.

Jordi Savall © David Ignaszewski
Jordi Savall
© David Ignaszewski

Dès les premiers mots, le décor est planté avec un rappel d’Aristote et sa division de l’humanité entre les maîtres et les esclaves. La soirée alterne textes lus par Bakaré Sangaré, sociétaire de la Comédie française, interludes musicaux et chants accompagnés d’instruments.

Ces textes contemporains de l’esclavage, montrent la conquête de l’Afrique de l’Ouest, le sort réservé aux esclaves, les interrogations de certains esprits sur le sort réservé à ces êtres humains. Ils se terminent par un texte de Martin Luther King sur la dette due aux Noirs d’Amérique. Ainsi, en 1661, Antonio Vieira s’interrogeait sur l’inégalité de traitement entre maîtres et esclaves : « Ces peuples sont-ils les Enfants d’Adam et Eve ? Ne respirent-ils pas le même air ? » Alors que certaines musiques, particulièrement entrainantes nous feraient oublier l’origine de leur création, ces textes parfois cruels nous ramènent à cette dure réalité. Il est toutefois regrettable que la diction ne fût pas toujours très claire.

Les musiques présentées ce soir-là nous rappelaient à quel point elles pouvaient être le seul moyen d’expression et de liberté, notamment lors des sublimes intermèdes instrumentaux de Driss El Maloumi et de son oud, à la fois très doux et tristes. Dès les premières notes, la kora renforçait en outre cette nostalgie d’un temps révolu, celui de la liberté perdue.

Dès les premiers chants, la Capella reial de Catalunya se démarquait par la belle colorature de ses chanteurs. Une interprétation puissante et sensible parfois voilée par les instruments. Danses afro américaines et chants se succédaient, comme si le spectateur était convié par les esclaves à leurs fêtes improvisées. Le caractère joyeux de certains chants, comme Tambalagumba, peut surprendre mais ces paroles fêtant la naissance du Christ montrent l’adoption de la religion des oppresseurs et le syncrétisme entre références religieuses occidentales et racines africaines. Les chants de griot alternent avec les negrillas, et si les notes sont parfois légèrement fausses comme le début de La chanson de la Tyranne, elles montrent la diversité des cultures touchées par la traite négrière. Le plus beau chant reste pour moi l’Antonya Flaciquia Gasipa, negro à cinq, où les voix tant féminines que du contreténor David Sagastume, dévoilaient un timbre magnifique, et une présence vocale forte. Un bel instant de grâce…

Les instruments - au travers une interprétation sensible des notes - se mettaient au service des chants tout en apportant un supplément d’âme. Cette soirée nous a offert un moment d'art qui  transcendait l’inhumanité de l’esclavage.

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