Tout au long de cette saison, l’Auditorium-Orchestre national de Lyon célèbre le Centenaire de la Paix. Le Concerto pour piano et orchestre en ré majeur de Maurice Ravel est une commande parmi une vingtaine d’autres du pianiste autrichien Paul Wittgenstein, amputé du bras droit lors de la Première Guerre mondiale. Seule œuvre du catalogue ainsi constitué véritablement restée dans le répertoire, elle apparaît effectivement un souvenir fort des mutilations de la Grande Guerre. Pour interpréter cette œuvre magistrale, l’Auditorium-ONL invite une figure rare sur les scènes françaises, le pianiste Jean-Efflam Bavouzet.

Jean-Efflam Bavouzet © Benjamin Ealovega
Jean-Efflam Bavouzet
© Benjamin Ealovega

En ouverture de soirée, Bavouzet et l’orchestre font entendre une œuvre moins célèbre de César Franck, Les Variations symphoniques. Sous les gestes tendres et élégants de Nicholas Collon, la texture orchestrale est merveilleusement homogène et les attaques sont soignées. Les instrumentistes se montrent capables de créer un son d’ensemble très moelleux lors du « Poco allegro » initial, à l’image de la direction, et même joliment et finement soyeuse pour le mouvement central « Allegretto quasi andante ». Le touché aiguisé du pianiste contraste agréablement avec ce tissu orchestral, mettant ainsi en valeur le rapport tout particulier façonné par Franck entre le piano, très mélodique et sensible, et l’orchestre finement coloré. Le troisième et dernier mouvement se montre gai voire espiègle sous les doigts sautillants de Bavouzet qui ne cache pas un plaisir certain et communicatif.

La première partie se poursuivait avec la Symphonie n° 7 de Jean Sibelius, œuvre en un seul mouvement dans lequel on imagine facilement les grands paysages étirés de la Finlande. Les couleurs y sont très belles grâce à des harmonies typiquement scandinaves. Les cordes réussissent à créer des couleurs touchantes au tout début de cette « fantaisie symphonique », renforcées ensuite par la finesse des vents. Malgré la difficulté et la vivacité de certains passages, il faut saluer la précision d’ensemble des presque trente violonistes. La direction vivante et attentive aux détails de Collon n’y est certainement pas pour rien, apportant les impulsions et la sensibilité nécessaires, sans timidité ni exubérance.

La seconde partie de soirée reste la plus attendue, avec comme œuvre centrale le Concerto pour la main gauche. Le pianiste se montre investi, en expert de la musique de Ravel et sûr de son interprétation personnelle et aguerrie. Malgré la virtuosité monstrueuse de la partition qui donne aisément l’illusion d’une partition pour deux mains, le toucher de sa main gauche se montre tout à fait capable de douceur dans les registres médium et aigu, et d’une grande puissance dans les graves. Son osmose avec l’orchestre, dont il vit les passages même lorsqu’il ne joue pas, est remarquable. Les instrumentistes s’en montrent tout à fait dignes, notamment dans l’« Allegro » central, dans lequel on apprécie beaucoup les mélodies langoureuses aux allures de ragtime des vents, particulièrement le basson, tandis que le piano exprime de tendres réminiscences des thèmes des mouvements précédents. La cadence finale du soliste est techniquement impressionnante mais manque-t-elle ici un peu de panache, souffrant d’une sorte de modestie. Bavouzet n’en est pas moins applaudi et offre volontiers au public les Jeux d’eau de Ravel, où il ne se montre pas avare de nuances subtiles, joliment dosées.

En bouquet final, Nicholas Collon et l’ONL interprètent la virevoltante suite d’orchestre de L’Oiseau de feu d’Igor Stravinsky dans sa version de 1919. Seuls les pupitres de violons et d’altos semblent quelquefois manquer de concentration ou de cohésion. Les rythmes et les différents jeux instrumentaux plongent l’auditeur dans l’univers fantastique de cet oiseau féérique. Les cordes ne manquent pas de couleurs, très agréablement feutrées lors de la « Berceuse » qui contraste avec la terrible et tourbillonnante « Danse infernale du roi Kastcheï » qui la précède. La sérénité quasi nostalgique amenée par le superbe cor se transforme – un rien trop rapidement – en un triomphe éclatant, qui vient clore en beauté une soirée réussie.

****1