L’Auditorium de la Maison de la Radio est plongé dans l’obscurité. Seule exception sur scène : un Steinway que Bertrand Chamayou rejoint pour lancer une gamme autoritaire. S’ensuit une Fantaisie opus 77 morcelée. Faite de séquences collées les unes aux autres comme une succession de gestes d’humeur, cette brève œuvre de Beethoven n’est naturellement pas propice à l’unité. Il n’empêche que le pianiste pourrait chercher à relier les motifs en une seule chorégraphie ; ce n’est pas le parti de Chamayou qui prend les éléments les uns après les autres et les cisèle avec attention, dans un travail d’orfèvre à la chaîne. On préfère les mélodies galantes, tendres et délicatement équilibrées, aux envolées brusques, plus appliquées qu’héroïques. Un tel ouvrage force cependant le respect tant la moindre note est à sa place, jusque dans le détail des traits virtuoses.

Bertrand Chamayou et les musiciens de l'Orchestre Philharmonique de Radio France dans <i>Ludwig van</i> © Laura Jachymiak / Radio France
Bertrand Chamayou et les musiciens de l'Orchestre Philharmonique de Radio France dans Ludwig van
© Laura Jachymiak / Radio France

C’est paradoxalement à la fin du patchwork que ce choix du collage prend tout son sens. Maître d’œuvre de cette soirée en tant qu’artiste en résidence, Chamayou ne laisse pas de répit aux applaudissements et reprend sa gamme, bientôt concurrencé par des musiciens de l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Tout en avançant d’un pas lent sur la scène pour former un large arc-de-cercle, ceux-ci lancent eux aussi des bribes beethoveniennes. Minuscules fragments d’œuvres chambristes, pianistiques, concertantes, symphoniques… Esquisses s’échappant d’un cahier de brouillon. Tel est le jeu de Ludwig van, œuvre-hommage à Beethoven concoctée par Mauricio Kagel. L’interprétation ressemble à un cabinet de curiosités sonores où l’on navigue de citation en citation, suivant tantôt un des quatre vents, tantôt une des trois cordes éparpillées dans l’Auditorium. On sourit à la crise de l’altiste qui se met brusquement à galoper derrière le public, en martelant comme un sourd le fameux thème de la Symphonie n° 5. L’intonation perfectible des timbales brouille en revanche la superposition des tonalités. La conclusion est particulièrement réussie : Chamayou s’agenouille devant un minuscule piano jouet pour déployer, hésitant, le début de la Sonate n° 14 « Clair de lune », bientôt rejoint par ses partenaires. L’ensemble finit par fusionner en un touchant ballet de timbres détraqués.

Le quatuor des vents transite progressivement vers le Quintette opus 16, se rapprochant des chaises en annonçant le thème. Ludwig van restera anecdotique face à cette nouvelle œuvre, les quatre musiciens de l’orchestre dévoilant des talents de chambristes accomplis. Sur le devant de la scène, Hélène Devilleneuve et Nicolas Baldeyrou ne jouent pas inutilement aux solistes : la première pose doucement son hautbois élégant au-dessus de l’ensemble, le second lui répondant de sa clarinette chaleureuse et discrète. Guidée par un sens du phrasé certain et une intonation irréprochable, l’œuvre tourne à la démonstration de style galant. Cimentant l’harmonie par ses interventions infaillibles, le cor d’Antoine Dreyfuss ne craint pas non plus de prendre part au discours mélodique, avec des thèmes admirablement dessinés (2e mouvement). Au basson, Julien Hardy apporte son timbre plus granuleux, donnant du caractère à cet ensemble très lisse. Très attentif, Chamayou ne cherche jamais à leur voler la vedette. Son toucher délicat s’accorde parfaitement au phrasé soigné de ses partenaires ; son sens de la petite sculpture des moindres motifs contribue idéalement à l’architecture harmonieuse de l’ensemble.

Bertrand Chamayou © Marco Borggreve
Bertrand Chamayou
© Marco Borggreve

Après une première partie aussi passionnante sur le plan de la programmation comme sur celui de l’interprétation, le Triple concerto semble plus ordinaire après l’entracte. Le casting est pourtant de haut vol, la star du jour étant accompagnée de fidèles acolytes : encadrant Chamayou, la violoniste Vilde Frang et la violoncelliste Sol Gabetta font une entrée en scène complice. Une fois les archets posés sur les cordes, l’ensemble reste cependant tendu. Chamayou s’essaie pour la première fois à diriger depuis le piano, ce qu’il fait avec une clarté dont peu d’instrumentistes pourraient se vanter. Marquant les levées d’un geste avant de jouer, indiquant une intervention de cor d’un signe de tête, le pianiste montre son indiscutable maîtrise de la partition. Mais le tempo excessivement égal manque de souplesse pour que les mélodies s’épanouissent. C’est particulièrement palpable dans les interventions du violoncelle, déjà naturellement difficiles en raison de l’inhabituelle sollicitation du registre suraigu de l’instrument. Sol Gabetta soigne certes l’intonation mais le vibrato inégal et le phrasé uniforme contrecarrent le lyrisme généreux de l’ouvrage. Quant à Vilde Frang, elle montre toute la vocalité sensible de son instrument, souvent à fleur de corde… Mais le timbre étroit de son violon manque d’ampleur et de panache pour guider l’ensemble. En effectif réduit, l’orchestre peine à trouver une sonorité homogène, notamment dans les premiers violons, et l’équilibre laisse parfois à désirer, les timbales ressortant excessivement du fond de l’orchestre.

En bis, les trois solistes abordent le mouvement lent du Trio opus 11. Les phrases se déploient enfin avec fluidité ; on retrouve alors avec plaisir l’atmosphère chambriste qui a fait le succès de la première partie.

****1