Et soudain retentit un silence habité comme il y en eut trop rarement ces derniers mois dans les salles de concert. Khatia Buniatishvili a posé depuis quelques secondes le dernier accord du mouvement lent du Concerto BWV 974, mais le public de la Philharmonie de Paris, de retour en nombre pour ce premier concert classique de la saison, retient encore un peu son souffle avant de se laisser aller aux applaudissements : quand le temps est suspendu pour la bonne cause, il se savoure. Car la musicienne a joué son bis d’une façon particulièrement touchante et inattendue, effleurant à peine les touches, dos droit, bras tendus, comme pour garder une distance respectueuse face à un texte musical aussi puissant.

Khatia Buniatishvili © Gavin Evans / Sony Classical
Khatia Buniatishvili
© Gavin Evans / Sony Classical

Un peu plus tôt, dans le mouvement lent du Concerto pour piano n° 1 de Beethoven, Khatia Buniatishvili avait déjà joué cette carte du détachement, avec le même succès expressif. Le timbre un peu voilé de l’instrument donne au discours des teintes mélancoliques et l’Orchestre de Paris offre un parfait cocon à la soliste, bien mené par la baguette attentive et bienveillante de Marin Alsop. Légèrement voûtée, tête rentrée entre les épaules comme pour mieux contrôler les notes qui l’entourent, la cheffe prête une attention de tous les instants aux équilibres et parvient à guider les musiciens de la phalange parisienne dans des nuances rares. Les bois adoptent notamment de superbes sonorités transparentes, la flûte de Vincent Lucas s’écartant de son vibrato bien connu, la clarinette de Pascal Moraguès déployant ses phrases sans exubérance. Seules les cordes sortent par moments fragilisées de cette expérience de la délicatesse, les violons peinant à trouver une véritable homogénéité dans les articulations – il est vrai que la distanciation physique de rigueur ne favorise pas la cohésion des pupitres.

Les mouvements vifs du concerto convainquent moins. Ce sera une constante ce soir : Marin Alsop préfère la maîtrise au panache. Ce n’est pas gênant dans l’« Allegro con brio » initial, qui gagne en majesté ce qu’il perd en vivacité, mais le finale révèle de vraies différences de tempo entre l’orchestre et la soliste, celle-ci rehaussant systématiquement le métronome à chaque prise de parole. La pianiste est elle-même moins éloquente dans la vitesse que dans les pages lentes : son jeu cristallin avait déjà parfois manqué d’articulation dans le premier mouvement ; malgré une virtuosité indéniable, il s’avère souvent trop fondu et précipité dans le finale pour qu’on puisse profiter des tours et détours du langage beethovénien.

Marin Alsop © Grant Leighton
Marin Alsop
© Grant Leighton

Sans entracte mais après dix minutes de pause sur place, le temps d'évacuer le piano et d’adapter le plateau au lourd effectif orchestral à venir, place à la Symphonie n° 5 de Chostakovitch. L’œuvre est un tube que l’orchestre connaît sur le bout des doigts – on se souviendra que c’est avec cette partition que Klaus Mäkelä s'est révélé à la phalange dont il sera le prochain directeur musical. Ce soir, Marin Alsop parvient à imprimer sa marque à l'ouvrage par des choix de tempos et de phrasés singuliers : dans le deuxième mouvement, chaque temps est investi du même poids, comme pour empêcher la danse de prendre ; dans le finale, le démarrage progressif gommé par certains chefs est ici accentué à l’extrême, quitte à faire traîner les pieds à la fameuse fanfare. Serait-ce une façon de souligner les réticences de Chostakovitch face aux musiques officielles soviétiques ? Quoi qu’il en soit, cela n’a rien d’anecdotique : avec un bras sûr, la cheffe tient ses tempos, donnant une remarquable cohérence à l’architecture symphonique. Sa façon étroite de serrer les rênes empêche cependant parfois l’orchestre de franchir les obstacles de la partition – quelques transitions font entendre quelques décalages mineurs mais suffisants pour empêcher l’interprétation convaincante de se transformer en incarnation époustouflante.

La qualité des musiciens de la phalange n’a pas été altérée après ces derniers mois éprouvants pour le milieu artistique. On retrouve les contrebasses solides, les cuivres rayonnants, les percussions subtiles de l’Orchestre de Paris ; mention spéciale aux solos de Vincent Lucas (cette fois-ci avec tout son vibrato chaleureux !), au pupitre de cors (sombre à souhait dans son thème du premier mouvement) et plus particulièrement à son leader, Benoît de Barsony (remarquable de tendresse dans son dialogue avec la flûte). À l’issue d'un finale spectaculaire, il n’y aura cette fois-ci pas le moindre temps de silence après la dernière note, et le port du masque n’empêchera pas de nombreux « bravos » de pleuvoir des balcons. La saison 2020/2021 est bien lancée à la Philharmonie de Paris – pourvu que cela dure.

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