Dans le milieu des musiciens, on entend souvent cette maxime : « joue chaque concert comme si c'était le dernier ». Ce jeudi 15 octobre, vingt-quatre heures après que l'annonce du couvre-feu avait frappé de plein fouet le spectacle vivant, l'Orchestre des Champs-Élysées se lançait dans le premier – et malheureusement dernier – concert d'une tournée qui aurait dû les emmener, entre autres, à Amsterdam pour célébrer Beethoven en compagnie de l'élite des formations historiquement informées. La ferveur communicative des musiciens, leur complicité avec le public, et la superbe acoustique du Théâtre Auditorium de Poitiers (TAP) firent de ce concert un de ceux qui donnent tout son sens à la notion de « spectacle vivant ».

L'Orchestre des Champs-Élysées au Théâtre Auditorium de Poitiers © Arthur Pequin
L'Orchestre des Champs-Élysées au Théâtre Auditorium de Poitiers
© Arthur Pequin

Dans le cortège des festivités de l'année Beethoven, c'est au tour de Philippe Herreweghe et de son Orchestre des Champs-Élysées d'exposer leur vision de l'immense corpus symphonique. Avec une esthétique aux antipodes d'Andris Nelsons et ses Wiener Philharmoniker par exemple, mais la même rutilance, la même férocité volcanique, tempérée par un admirable travail de fond, de ceux que l'œil exercé ne peut pas distinguer mais qui aura tôt fait de profiter à l'oreille. Par exemple, dans le mouvement quasi pastoral de la Deuxième Symphonie, cette répartition du vibrato entre les différents violonistes de l'ensemble (certains vibrent, d'autre non) pour amplifier la projection tout en conservant ce « grain » presque rugueux, caractéristique de l'usage des cordes en boyau. Ces aménagements sont plus souvent l'apanage des grands orchestres romantiques ; les avoir appliqués à une formation et un effectif classique relève d'une belle ouverture d'esprit.

Il faut dire que pour s'assurer une telle maîtrise de l'espace sonore, l'ensemble a pu préparer le programme plusieurs jours durant dans le TAP lui-même, salle de résidence de l'orchestre. D'où, certainement, cette qualité de contrastes, entre le dessin très « attacca » des archets, cernant les carrures de Beethoven dans la grande rhétorique herreweghienne, et cette rondeur inattendue, wagnérienne avant l'heure, des trombones dans le finale de la Cinquième Symphonie. Un mot, d'ailleurs, sur les cuivres, et sur le pupitre de cors en particulier, impeccable de savoir-faire dans le maniement des timbres, l'alternance des modes de jeu (bouché ou non) faisant évoluer l'harmonie d'une façon fort intéressante ; on comprend mieux d'où vient l'inspiration d'un François-Xavier Roth, adepte lui aussi d'une telle utilisation du cor naturel.

Philippe Herreweghe © Michiel Hendryckx
Philippe Herreweghe
© Michiel Hendryckx

L'art de Herreweghe, comme peut-être celui d'un Currentzis aujourd'hui, ne laisse personne indifférent, suscitant souvent des avis extrêmement polarisés, de l'idolâtrie la plus fervente au mépris le plus total. Soyons francs : on se demande ce que les musiciens de l'orchestre peuvent comprendre de sa battue, conçue par impulsions et petits mouvements très proches du corps. Il paraît bien malaisé aux musiciens (et particulièrement aux pupitres les plus éloignés) de saisir de façon optimale l'information donnée dans ces conditions. Mais on sait l'Orchestre des Champs-Élysées attaché à une figure de Dirigent (le terme allemand prend ici tout son sens) à la personnalité forte, capable de porter un projet, un ensemble de valeurs qui, naturellement, créent l'osmose nécessaire à la qualité d'exécution. Et ce soir, le degré d'implication est maximal : dans les cordes, la précision des attaques est stupéfiante, portée par des chefs d'attaques de tout premier plan (belle communication entre les deux pupitres de violons), et ce malgré des tempos virevoltants, conduits à bride abattue par des lignes de batteries (violons II, altos) sauvagement incisives.

Ce débordement communicatif de l'orchestre, cette capacité inégalée à jouer avec les limites ne cessent pas de titiller l'enivrement du spectateur. Interprétée ainsi, la musique de Beethoven est de celle qui rend vivant, donne envie de se jeter sur son instrument pour, à son tour, transmettre à autrui ce bouillonnement intérieur. Avec la conviction que, de tous les feux, celui-ci flamboiera toujours, malgré tout.


Le voyage de Pierre a été pris en charge par l'Orchestre des Champs-Élysées.

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