Quand on voit, dès le début du spectacle, débarquer dans la fosse Hervé Niquet en armure et casque de Don Quichotte pour proposer de diriger "à la lance", on se dit qu'on va encore s'amuser, comme cela avait été le cas pour son King Arthur de Purcell, sa précédente collaboration avec les amuseurs Corinne et Gilles Benizio, alias Shirley et Dino, qui sont ici metteurs en scène, acteurs... et même chanteurs ! C'est évidemment le cas une fois de plus, tant la complicité de ces trois là est évidente, et leur capacité à l'auto-dérision potache trouve un parfait terrain de déploiement avec cette œuvre quelque peu foutraque qu'est Don Quichotte chez la Duchesse.

Hervé Niquet © Eric Manas
Hervé Niquet
© Eric Manas

L'œuvre de Joseph Bodin de Boismortier, écrite pour le carnaval de 1743 sur un livret de Charles Favart, est un ballet comique, objet musical hybride, quelque part entre comédie-ballet et théatre comique. Elle tient particulièrement à cœur à Hervé Niquet qui l'avait choisie pour le concert inaugural du Concert Spirituel en 1987. Pour la monter à la scène c'est un travail de reconstitution créative du récit auquel il s'est livré avec ses complices Shirley et Dino puisque seule subsiste la partition, l'ensemble des scènes de comédie qui constituent le lien dramatique de l'œuvre sont perdus.

C'est une farce de "théâtre dans le théâtre" puisqu'au hasard de leurs pérégrinations les personnages de Cervantès sont accueillis dans leur chateau par le Duc et la Duchesse qui décident d'en faire les héros d'un divertissement privatif sur leur propre théâtre en les confrontant à un monstre, à Merlin l'enchanteur, à l'Infante du Congo, la Duchesse apparaissant elle-même en reine du Japon. La mise en scène est à la fois inventive et foutraque, jouant en permanence sur l'opposition des styles, mais réussit à ménager de beaux moments de poésie comme dans le prétendu voyage aérien sur un cheval de bois géant, alors que des complices font souffler le vent, tomber la neige et passer les oies sauvages...

Outre la grande maîtrise du style, les chanteurs/acteurs du Choeur et les musiciens du Concert Spirituel sont capables de suivre Hervé Niquet dans tous ses délires musicaux au service de la farce: du générique de la MGM sur instruments anciens, au God Save the Queen en passant par les airs de cabaret et la 5e de Beethoven; la musique et la qualité sonore sont toujours au rendez-vous.

La distribution vocale est remarquable, jusque dans les petits rôles : issu du choeur, Charles Barbier, met au service de l'amant une voix souple et une technique hors pair de haute-contre dans sa scène de séduction de Don Quichotte ; Camille Poul, voix agile et virtuose dans ses interventions sait aussi se plier aux variations stylistiques du chef dans son couplet de l'amante interprété en syncopé, façon jazz. Dans le triple rôle de Merlin, Montesinos et le traducteur, João Fernandes, voix de basse insolente et talent comique indéniable, se taille un triomphe mérité.

Dans un rôle de valet pleutre et gourmand, qui n'est pas sans évoquer Leporello, Marc Labonnette est un trucculent Sancho Pança, avec une voix belle et opulente, et une diction parfaite. Le Don Quichotte de Mathias Vidal, qu'on avait déjà adoré dans King Arthur, est magnifique tant par son timbre enchanteur et son articulation sans faille, que dans son interprétation poétique et comique du chevalier à la triste figure. Il est remarquable de maîtrise vocale dans son air Avec l'espoir, l'amour s'envole : décidément un chanteur à suivre de près !

Enfin, dans le rôle d'Altisidore/la Reine du Japon ("un personnage mi-Josiane Balasko, mi-Nadine Morano" dixit Hervé Niquet), Chantal Santon-Jeffery fait preuve d'une nature comique exceptionnelle, en duchesse colérique et soupe au lait; qui plus est, son timbre clair et plein fait merveille et elle déploie une superbe virtuosité dans son air final Vole, amour, vole.

En complément, dans des intermèdes taillés sur mesure s'expriment le talent musical et comique des metteurs en scène : Shirley en diva espagnole (fausse Carmen improbable) dans une interprétation inénarrable de La Cucaracha, accompagnée par le chef d'orchestre en habit de lumière de torero et maniant habilement les castagnettes. Dino lui, jubilatoire dans le rôle parlé (auto-taillé sur mesure) du Duc, se réserve un vrai intermède d'époque, interprétant en voix de fausset un véritable air de cour Ma bergère est tendre et fidèle. 

Le chef d'orchestre Hervé Niquet, en grande forme comique n'est pas en reste, s'arrogeant, comme à son habitude une chanson de cabaret sur "Le chemin de fer de Saint Quentin". Il n'en reste pas moins un attentif serviteur de Bodin de Boismortier, dont il affirme que "sa musique rend heureux". Avec de tels artistes rivalisant de drôlerie et de folie créatrice, nul doute que le public hilare aura passé un excellent moment de lacher-prise... comme au Carnaval.

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