« Ladies and gentleman, please welcome Benjamin Grosvenor ! » C'est ainsi que François-Xavier Szymczak, producteur à France Musique, termine sa brève introduction du récital au public de l’Opéra Berlioz, avant que n’entre en scène notre héros du jour, pianiste en résidence à Radio France sur la saison 2020-2021. Dans la lancée des applaudissements, l'artiste arrive tranquillement, souriant, avec un flegme typiquement britannique. L’air de rien, le britannique s’apprête alors à offrir au public un récital d’une extraordinaire cohérence musicale.

Benjamin Grosvenor à Montpellier
© Luc Jennepin

Le ton est donné dès les toutes premières notes des Trois Intermezzi op.117 de Johannes Brahms : sur la pointe des doigts, dans un tempo assez modéré, le pianiste capte immédiatement l’attention de l’auditoire en créant une tension musicale inouïe. Il place de légères hésitations partout, par un rubato subtil et sensible, et des micro-silences qui surprennent en même temps qu’ils apaisent et consolent. Le public ne peut faire autrement que de l’écouter égrener ces petits chefs-d’œuvre, où il est réellement fascinant d’entendre le pianiste créer un monde autour de ces pièces, fait de solitude et d’abandon complet à la musique.

Benjamin Grosvenor à Montpellier
© Luc Jennepin

L’immense Sonate en si mineur de Franz Liszt fera le même effet, celui d’un artiste hors normes qui emmène le public où il veut. Sous les doigts de Grosvenor, cette sonate est un véritable théâtre, des toutes premières notes sèches et verticales jusqu’aux tourbillonnements presque nauséeux au retour du thème principal dans le dernier mouvement, en passant par les accords telluriques mais jamais vulgaires du Grandioso central. Mais la virtuosité purement instrumentale n’est jamais une fin en soi, et s’ancre dans une vision et un flux continu qui laisse toujours place au chant et aux mélodies. Tout comme dans les deux Sonnets de Pétrarque, Grosvenor fascine autant par la facilité avec laquelle il se libère des saillies lisztiennes qu’il émeut par son sens aigu de la narration.  

Les trois danses de Ginastera se présentent dès lors comme une oasis de légèreté avant le Gaspard de la nuit. Là encore Grosvenor ne se contente pas de leur bonne exécution, qui serait déjà un exploit à ce moment du récital. Il convie le public dans un univers sonore et émotionnel aussi divers que coloré, entre un délicat mouvement de tango dans la première danse, une profonde mélancolie dans la deuxième et une course effrénée vers le néant dans la dernière, qui sera bissée à la fin !

Benjamin Grosvenor à Montpellier
© Luc Jennepin

Le pianiste referme son récital avec un Gaspard de la nuit hypnotique, hormis une légère déception en entendant un « Scarbo » quelque peu droit et massif – mais qui ne saurait nullement effacer le reste de l’œuvre, admirable. Le pianiste fait le choix de prendre « Ondine » dans un tempo relativement modéré qui lui donne tout de suite une couleur mystérieuse et fuyante. Dans « Le Gibet », Grosvenor maintient inlassablement l’auditeur en éveil avec le lancinant rythme de croche-noire en permanence présent et audible sur lequel viennent se greffer des esquisses de notes désespérées face à l’implacable motif. Le récital prend tout son sens, puisqu’on retrouve alors la danse de Ginastera, les hallucinations de Liszt et la tendresse de Brahms.


Le voyage d'Augustin a été pris en charge par le Festival Radio France Occitanie Montpellier.

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