Quatorze pupitres, quatre instrumentistes et un titre : Two and Six. Sur quel énigmatique enchaînement numérique la création du compositeur Christopher Trapani se fonde-t-elle ? Telles les aiguilles d’une horloge à taille humaine, les deux clarinettistes et les deux flûtistes du London Sinfonietta se déplacent en duo le long du demi-cercle que forment les quatorze pupitres. Oscillant du centre vers les bords de la construction et réciproquement, les musiciens semblent exécuter un ballet hypnotique plus qu’une pièce de musique. Il faut dire que la composition de Christopher Trapani se présente comme une véritable étude du timbre des instruments qu’elle convoque. Passant au fil de leurs balancements de l’extrême-grave au suraigu, du pianissimo le plus indicible à des fortissimo proches du grincement, les interprètes exploitent leurs instruments de manière absolue. La tempête Ciara serait-elle entrée jusque dans l’Auditorium de Radio France ? Les sons qui émanent des clarinettes basses et des flûtes paraissent plus provoqués par les violentes bourrasques du vent que par le souffle des instrumentistes et lorsque le son s’évanouit dans le silence, le vent nous aurait aussi emportés qu'on en serait à peine surpris.

Christian Karlsen © Leo van Velzen
Christian Karlsen
© Leo van Velzen

Le concert donné par le London Sinfonietta clôturait le premier week-end du Festival Présences. Dédiée cette année au compositeur britannique George Benjamin, la programmation de la trentième édition du festival s’articule autour des filiations et affinités musicales entre le compositeur et ses contemporains, voire autour des amitiés qu’il entretient avec d’autres musiciens — anglais ou non. En ce dimanche soir à la Maison de la Radio, la figure choisie était celle d’Oliver Knussen. Il s’agissait d’abord de célébrer son amitié avec George Benjamin, mais également, pour le London Sinfonietta, d’honorer sa mémoire puisque Knussen a été le directeur musical de l'ensemble pendant plusieurs années. En contrepoint, le programme proposait deux créations : la pièce de Christopher Trapani Two and Six et [Re]cycle pour ensemble, composée par David Hudry – toutes deux issues de commandes de Radio France.

Comme leur nom l’indique, dans les Songs without voices d’Oliver Knussen, la voix est évincée au profit des instruments. Quoique chaque chanson du cycle tire son inspiration de poèmes spécifiques, ces derniers ne sont jamais exprimés de manière explicite. À tour de rôle, certains instruments endossent un rôle plus lyrique. Émergeant de la masse pour mieux s’y dissoudre ensuite, le violoncelle de Tim Gill et le cor de Michael Thompson entrelacent leurs lignes avec assurance. Le timbre du violoncelliste semble varier constamment, parfois de façon quasi-infinitésimale, s’adaptant à la variabilité du caractère des différentes pièces. 

De manière générale, ce sont tous les musiciens du London Sinfonietta qui parviennent à jouer du caractère protéiforme du timbre de leur instrument. Dans le [Re]cycle pour ensemble de David Hudry, les percussionnistes David Hockings et Joe Richards utilisent un instrumentarium particulièrement varié qu’ils semblent toutefois maîtriser à la perfection. Tandis qu’un motif rythmique obstiné passe inexorablement d’un interprète à l’autre, Christian Karlsen bat consciencieusement la mesure. Tout au long du concert, la direction du chef reste fidèle à elle-même, couplant à une gestuelle très souple une attention sans relâche aux membres de son ensemble. 

L’interprétation de Sonya’s Lullaby, courte berceuse pour piano d’Olivier Knussen, par Florent Boffard est légèrement plus terne. Malgré de beaux passages, notamment dans l’exploitation du registre grave du piano, la lecture globale manque de direction et la cohérence de l’interprétation laisse parfois à désirer. 

At First Light, la pièce de George Benjamin présentée en regard de celles d’Oliver Knussen est une œuvre de jeunesse du compositeur et une de celles qui avait contribué à le faire connaître au début des années 1980. La texture de la pièce, très dense, évoque la sonorité d’un orchestre ; la partition a pourtant été composée pour les quatorze musiciens de l’ensemble. L’intensité et l’ampleur du son produite par le London Sinfonietta rendent compte de cette orchestration particulière. L’alternance entre passages analogues à un bruit silencieux et moments où la sonorité devient pleine et brillante est réalisée à merveille par les instrumentistes. Le troisième mouvement, où l’accord de tierce est exploité par des alliages inédits dans des registres toujours plus distendus, achève la pièce et le concert en apothéose.

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