Une chose est sûre : Boris Berezovsky ne s’embarrasse pas de cérémonies. Le public de l’Auditorium de la Fondation Louis Vuitton s’est à peine tu que le pianiste a déjà enjambé la longueur de la scène, s’est assis au piano et a commencé à jouer. Il faut dire qu’il semble plus à l’aise que jamais dans ce programme russe, dont il tiendra la première partie quasiment par cœur. 

Henri Demarquette, Boris Berezovsky
© Fondation Louis Vuitton | Martin Raphaël Martiq

Le concert commence par un florilège de courtes pièces de Scriabine – ami intime de la famille Morozov, dont la collection est actuellement exposée à la Fondation. S’il ne s’agit pas des œuvres les plus célèbres du compositeur, et s’il ne les a jamais enregistrées, Boris Berezovsky semble s’y promener comme dans un paysage familier et fait preuve, tout au long de son récital, d’un flegme et d’une détente inébranlables. Une détente qui lui permet de proposer, dès les premières notes du Prélude op. 16 n° 1, un legato absolument imperturbable à la main gauche, les notes semblant se fondre l’une dans l’autre en un mouvement de balancier infini. À la main droite, les aigus sont à la fois légers, sans affectation et d’une précision incroyable, ce qui fait d’autant mieux ressortir la mélodie.

Surtout, Berezovsky est maître dans l’art de manier un rubato habilement dosé, en apparence absolument naturel : il semble inventer la musique en même temps qu’il la joue, et se reposer instinctivement sur les accords les plus audacieux du compositeur pour laisser le temps à l’auditeur de les apprécier, donnant aux motifs plus rapides que la partition exige parfois – comme dans le premier des Deux poèmes op. 32 – l’air de fulgurances improvisées. Le caractère naturel, organique de son jeu lui permet aussi d’insuffler de la chaleur, du souffle, dans certaines des pièces les plus énigmatiques, dont l’harmonie très novatrice peut sembler difficile – comme les Deux morceaux op. 57 – et de conduire la phrase avec conviction, malgré l’aspect parfois morcelé de l’écriture.

La Sonate n° 5 en fa dièse majeur, qui clôture la première partie du concert, en est incontestablement la pièce maîtresse : alors que le pianiste était demeuré jusqu’alors dans une relative réserve, se cantonnant à des variations de nuances assez subtiles, cette retenue semble voler en éclats dans les courtes sections plus dramatiques de l’œuvre. Les progressions dynamiques sont soudaines, mais menées avec suffisamment d’habileté pour maintenir l’auditeur dans une sorte d’expectative continue – on attend une sorte d’apocalypse qui ne viendra jamais.

Elle ne viendra pas davantage dans la seconde partie du programme, consacrée à la Sonate pour violoncelle et piano de Rachmaninov. Si Henri Demarquette et Boris Berezovsky sont individuellement éblouissants (le premier de précision, de pureté du son, le second de puissance contenue), leur association ne parvient pas toujours à rendre le caractère exacerbé, voire explosif, de la sonate. Si la tension est bien présente dans le Lento initial, grâce au son coupant comme une lame de rasoir du violoncelle, elle retombe dans le flamboyant Allegro moderato qui suit, notamment car les montées en puissance que cherche à construire chacun des musiciens ne sont pas forcément soutenues par son partenaire. À l’inverse, le duo ne réussit pas vraiment à insuffler le mystère que requiert l’Andante, dont l’atmosphère rêveuse est ici ramenée à la réalité par un violoncelle au son toujours très concret, qui manque un peu de chaleur et de tendresse.

Les mouvements rapides sont bien plus convaincants : l’Allegro scherzando notamment est d’une netteté impressionnante, chaque attaque du violoncelle, chaque note répétée du piano, impeccablement détachée, semblant faire l’objet d’une attention individuelle. L’Allegro mosso final, ici débarrassé de ses moindres traces de nostalgie, est d’un caractère conquérant, voire triomphant ; la clarté et l’énergie des triolets du violoncelle et du piano forcent l’admiration. Il n’en faudra pas davantage pour arracher l’enthousiasme du public, qui obtiendra deux bis : une mélodie de Rachmaninov et la Pièce en forme de habanera de Ravel. Un raffinement de couleurs et de détails qui donnent envie d’entendre un jour ce duo dans de la musique française...

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