Jeudi dernier à l'Auditorium de Rome, Rafael Payare proposait deux concerts autour d’un programme tout entier consacré à la musique française. Le jeune chef vénézuélien présidait l'Orchestre dell'Accademia Nazionale di Santa Cecilia, avec un style à la fois sérieux et détendu, à l'occasion d'une grande remontée antéchronologique du répertoire, culminant dans une très vivante Symphonie Fantastique de Berlioz.

Rafael Payare © Luis Cobelo
Rafael Payare
© Luis Cobelo
L'on pourrait s'étonner de ce que l'Isle joyeuse figure au programme de ce concert, entièrement orchestral. C'est que l'œuvre, initialement composée pour le piano, a fait l'objet d'une orchestration tardive (1923), le fait de l’italien Bernardino Molinari. L'enjeu pour Rafael Payare sera donc double. D'une part, restituer le caractère volatil et fantasque de l'écriture soliste alors qu'il y a là une armée de quatre-vingts musiciens. D'autre part, ne pas trahir le caractère impressionniste de l'œuvre par la culture profondément belcantiste de l'Orchestre dell'Accademia Nazionale di Santa Cecilia : phalange que l'on associe bien plus naturellement à Rossini et Verdi qu'à Ravel.

Heureusement, le pari est gagné et les sonorités de la pièce pour piano s’épanouissent pleinement dans leur version symphonique, la transcription se révélant particulièrement fidèle à l’écriture debusséenne, comme en témoigne l'usage heureux de la double harpe. On garde longtemps à l'esprit la salve finale, modèle de maîtrise orchestrale, aussi bien pour le chef que pour Molinari.

Suit le Concerto pour violoncelle n°2 en ré mineur de Camille Saint-Saëns, interprété par Luigi Piovano, premier soliste des violoncelles de l’orchestre de l’Accademia. Jouant sur un Alessandro Gagliano de 1710, le virtuose conserve un son peu cuivré et pur. Les doubles cordes et balayages sont sans accroche, donnant l’impression que plusieurs instruments résonnent sur scène. Payare conserve l'équilibre sonore entre le solo et son orchestre. Le final mystifie les soupirs suspensifs du violoncelle après une cadence extrêmement brillante, virtuose et demandant un mouvement perpétuel. Applaudi, salle debout, le soliste donne en rappel une adaptation, avec ses collègues de pupitre, du treizième mouvement du Carnaval des animaux du compositeur, « Le cygne », bien connu pour son solo de violoncelle et pour son humour léger et lyrique.

Après l’entracte, le clou du spectacle, très attendu, arrive enfin avec la Symphonie fantastique, Op.14 de Berlioz. De mémoire, Payare dirige la clameur romantique tiraillée entre majeur et mineur du premier mouvement des Épisodes de la vie rêvée d’un artiste. L’emballement se poursuit et on visualise le train à vapeur poursuivant sa course matérialisé par le tutti orchestral quasi choral. L’enthousiasme galopant cède rapidement sa place aux mélancoliques bois avant de reprendre et de terminer ce Rêveries – Passions. La direction de Un bal est très envolée et laisse l’orchestre très indépendant à l’intérieur de la mesure. Tel un danseur, le chef d’orchestre quitte et revient à une position initiale, pieds parfaitement joints au centre de l’estrade. La baguette se recroqueville vers l’intérieur du poignet pour la Scène aux champs. Les bois se répondent de la scène vers les coulisses, dans un effet de réalisme trompeur. Réponses et mutations passées, la réunion de la plainte des bois et des cordes voit le retour de la baguette du maestro, synonyme d’une amplification de la matière et de la masse colorée orchestrale. La Marche au supplice est accentuée dans son aspect parodique de la musique militaire, Payare demandant à ses percussionnistes plus de force au fur et à mesure de la montée en intensité. Le diabolique Songe d’une nuit de sabbat recourt au même artifice en dissimulant les cloches tubulaires en coulisse et la discrète disparition du percussionniste entre les deux mouvements. On n'est plus sur un ailleurs horizontal mais sur un ailleurs vertical. Le grincement excessif des archets accentuent l’aspect démoniaque voulu par Berlioz. Avec cette « mise en scène » Payare donne encore plus de relief à une œuvre déjà remplie de tableaux et de perspectives, sans d'aucune manière la dénaturer. Une nouvelle fois la salle se lève pour applaudir comme il se doit cette relecture vivante d’un répertoire majeur de l’histoire de la musique.

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