C’est devant un public malheureusement un peu moins nombreux qu’à l’accoutumée que s’est déroulé ce « Jeudi du national » pas comme les autres. Les absents, et autres sièges vides, avaient-ils été échaudés par le fâcheux désistement de Riccardo Muti – dû à une opération chirurgicale visiblement mineure, puisque sa prestation du 24 mars prochain est maintenue – et son remplacement au pied levé par Emmanuel Krivine ? Si tel est le cas, bien mal leur en a pris. Car si l’on ne doute pas que les programmes prévus pour les 3 et 5 mars sous la direction du chef napolitain auraient fait merveille, Emmanuel Krivine ne s’est pas contenté de sauver les meubles, et a assuré, avec humilité et maîtrise, un concert tout à fait mémorable.

Emmanuel Krivine © Fabrice Dell'Anese
Emmanuel Krivine
© Fabrice Dell'Anese
Exit, donc, les Liszt et Hindemith dont Muti a l’habitude : c’est par le bel et énergique Corsaire de Berlioz que Krivine a souhaité commencer. Un sans faute pour cette ultime ouverture du plus romantique des compositeurs français : héroïque, agitée, par endroits figurative et toujours en éveil, la direction de Krivine a su épouser comme toujours le style si reconnaissable de Berlioz, qui souhaitait ici, une fois de plus, rendre hommage à la littérature anglo-saxonne – aux Corsaire et Corsaire Rouge de Byron et Cooper.

Bertrand Chamayou a ensuite rejoint l’orchestre pour exécuter l’émouvant Concerto pour piano n°2 de Saint-Saëns. Le jeune soliste, récompensé récemment aux Victoires de la musique, ainsi que Krivine, avançaient à nouveau en terrain connu, puisqu’ils l’avaient tout bonnement déjà exécuté avec l’ONF à Montreux en septembre dernier, avec succès. Reprise cependant tout à fait judicieuse, qui n’a pas manqué de captiver le public dès les premières notes. Chaque solo de Chamayou, très appuyé sur la pédale, rappelait dès l’Andante les inspirations bachiennes d’un Saint-Saëns très marqué par sa pratique de l’orgue. La progression par tempi des mouvements, très inhabituelle, vers un style plus beethovénien et très vif, a animé peu à peu la salle, jusqu’à une ovation tout à fait méritée. Pour embrayer sur ces accents germaniques et postromantiques, Chamayou a proposé en bis la transcription par Liszt du Lied de Mendelssohn, Auf Flügeln des Gesänges. On n’eût pas rêvé plus à propos.

C’était évidemment la Symphonie n°5 de Chostakovitch, plus monumentale, ardue et éloignée du répertoire – en somme, une vraie prise de risque – qui était attendue au tournant. Véritable tube du grand compositeur russe, puisqu’elle est encore à ce jour sa symphonie la plus jouée et enregistrée, la Symphonie n°5 n’en demeure pas moins, sous ses apparentes clarté et tonalités conformes aux contraintes d’un Staline scandalisé par le précédent Lady Macbeth de Mzensk, une œuvre difficile, tourmentée, mâtinée d’angoisse et d’amertume. Même l’énergie guerrière et l’humour déployés dans quelques passages du Moderato et un Allegretto dansant ne semblent jamais détourner l’œuvre du tourment profond qui l’endigue. Le Largo, éminemment tchaikovskien et métaphysique, marque ainsi bien plus que le Final, plus frondeur. Mettant de côté la baguette qu’il faisait déjà circuler d’une main à l’autre pendant le Saint-Saëns, Krivine s’est, dans tous les sens du terme, retroussé les manches. Sa formation première de violoniste a sans doute été d’une grande aide dans sa recherche de substance russe et chostakovienne. Toujours lyrique, éclatante, et ce sans l’ironie dont on a parfois abusé sur ce genre d’œuvre, sa direction, par ailleurs toujours en place, n’a pas fait un pli. On murmure que Krivine pourrait succéder à Daniele Gatti à la direction de l’ONF prochainement. Il en serait, si l’on se réfère à ce beau concert, tout à fait capable.

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