Organisé dans le cadre du week-end consacré à Philip Glass, le portrait musical élaboré par le jeune Alexandre Bloch en forme d’American stories ne cherche pas à échapper aux lieux communs du genre. Il les embrasse même avec enthousiasme – l’ultime bis, dédiant à Peter Coyote le célèbre thème d’E.T., par le mastodonte John Williams, n’en étant finalement que la suite logique. Dans ce choix réside à la fois la force et la faiblesse d’une direction à la virtuosité et aux appétits bienvenus, mais encore peu prompte à la démesure et à une certaine profondeur.

Alexandre Bloch © Askonas Holt
Alexandre Bloch
© Askonas Holt
L’ouverture du Candide de Bernstein, pas toujours en place mais pas pour autant expédiée, promet du rythme, de l’éclat, et un penchant pour le narratif heureusement dépourvu de naïveté. Si le Concerto pour violon de Barber qui suit peut, dans l’écriture, sembler céder à des facilités, on sera bien malaisé d’y bouder son plaisir : le tout convoque avec intelligence les grands traits du concerto traditionnel à l’européenne, aux accents néo-romantiques n’évacuant pas une vraie sincérité, et bénéficie surtout d’une interprétation particulièrement incarnée par Nemanja Radulović. La force et la pureté du son, la tendresse des intentions, la générosité des échanges – on n’entend notamment plus où commencent et finissent les harmoniques entre lui et l’excellente supersoliste Ann-Estelle Médouze, à qui il fera d’ailleurs don de son bouquet – en font un grand moment, le plus applaudi du programme. Le bis, accompagné au piano, rappelle que le soliste au look de rock star – plus hirsute que jamais, et pantalon en cuir à l’appui - sait, de Barber à Fauré (Après un rêve) distiller une émotion, une franchise rares, où la (fulgurante) technique n’est qu’accessoire, où le phrasé se déploie avec liberté et intelligence.

Entendre la voix imposante et auguste de l’acteur Peter Coyote est tout à fait réjouissant, mais on pourra regretter que cette occasion ne se fasse qu’au moyen du pompeux Lincoln Portrait d’Aaron Copland, d’un intérêt musical et artistique limité – un cloisonnement aussi hermétique entre saillies musicales et discours, entre son et sens, n’augure généralement rien de bon ni pour l’art, ni pour la politique, malgré les bonnes intentions à l’œuvre. L’orchestre y fait cependant montre d’une belle cohésion, et de jolis moments, suspendus dans le temps, révèlent d’intéressantes intentions, et un certain sens du contour chez Alexandre Bloch. La suite des Danses symphoniques de West Side Story opère une rupture esthétique et rythmique assez nette. Le travail de l’orchestre y est d’une méticulosité étonnante – et nécessaire : le Bernstein chef d’orchestre n’y laissait rien au hasard – et on ne cachera pas son bonheur d’entendre les neufs mouvements, amalgame de rythmes, de styles et de tempi versatiles, interprétés avec un plaisir aussi évident. Belle conclusion donc que ce « grand classique », dont la réussite sur tous les fronts – scénique, cinématique et chorégraphique – a pu laisser oublier, parfois, la seule valeur musicologique de la partition de Bernstein, d’une richesse, d’une expressivité et d’une séduction n’ayant pas grand-chose à envier à l’opéra. Le réenregistrement de l’œuvre par Bernstein et des chanteurs lyriques, en 1984, l’avait déjà prouvé. D’où le petit pincement qu’on pourra éprouver en découvrant le John Williams du bis, certes efficace, mais nettement plus creux, réduisant la musique de Bernstein à de la « musique de film », et la musique de film à ses pages les plus ampoulées. L’Amérique, c’est tout de même autre chose …