Une entrée en scène en dit parfois long sur le concert qui va suivre. Lundi soir, le pas naturellement mesuré, presque déjà défini par un tempo, et la symétrie parfaite du Wiener Singverein pénétrant par deux portes opposées dans la grande salle de la Philharmonie laissaient augurer Un requiem allemand dans lequel aucun détail ne serait négligé. L’étoffe claire et lumineuse sur l’épaule des sopranos et des altos annonçait la tonalité de l’œuvre de Brahms ; malgré son titre, celle-ci n’a pas les accents lugubres d’une messe des morts, tant son patchwork de textes bibliques privilégie l’espérance tranquille en une vie éternelle.

Herbert Blomstedt © Martin Lengemann
Herbert Blomstedt
© Martin Lengemann

À la tête de l’orchestre du Gewandhaus de Leipzig, Herbert Blomstedt incarne véritablement l’œuvre brahmsienne, son éternelle jeunesse rayonnant au centre de l’espace scénique. Si son corps longiligne est légèrement courbé en avant, c’est davantage un signe de son humilité bienveillante que la marque de ses quatre-vingt-dix ans : le temps terrestre ne semble avoir aucune prise sur le maestro, si sensible en revanche à la courbe du temps musical. Se plaçant toujours au service du texte sacré, Blomstedt caresse de ses longues mains une battue souple et discrète mais qui sait également se montrer aiguisée, ne manquant pas de pointer telle entrée de trombone ou de ciseler telle accentuation au milieu du phrasé. Le résultat sonore dépasse toute espérance : l’apôtre Blomstedt fait briller tous ceux qui s’abandonnent à son geste, parmi lesquels il convient de distinguer le Wiener Singverein, irréprochable de bout en bout. Depuis les délicates harmonies qui ouvrent l’œuvre jusqu’à la puissance spectaculaire qui clôt le sixième mouvement, l’historique chœur amateur, créateur des premiers extraits du requiem allemand il y a tout juste 150 ans, fait preuve d’une clarté d’élocution constante et d’une pureté d’intonation quasi-surnaturelle, continuant ainsi à écrire son histoire séculaire avec le même prestige.

Doyen des phalanges orchestrales, le Gewandhaus de Leipzig semble baigner dans la même fontaine de jouvence : la transparence lumineuse des altos fait merveille dans un premier mouvement qu’on a parfois entendu trop lugubrement interprété par d’autres formations, tandis que les violons obtiennent naturellement la netteté d’articulation si nécessaire dans le rythme pointé du deuxième mouvement. Pièce maîtresse du pupitre des bois, l’énergique hautbois solo et son timbre intense s’accordent parfaitement avec l’expression chaleureuse de la flûte solo. Enfin, souvent injustement oubliée par les commentateurs, l’essentielle partie de timbales, cœur palpitant à la droite de l’orchestre, est magistralement servie par Mathias Müller, véritable assistant de Blomstedt dans la conduite des crescendos.

L’énergie tranquille et lumineuse qui se dégage de l’ensemble fait de ce requiem allemand un hymne éternel à la vie plus encore qu’un hymne à la vie éternelle. L’évocation des souffrances terrestres n’est pas écartée pour autant, mais elle est d’autant plus poignante qu’elle apparaît nue, dépouillée de sa noirceur romantique, laissant transparaître avec une simplicité désarmante la vulnérabilité de l’homme face à l’issue inéluctable. La marche funèbre du deuxième mouvement, débarrassée de toute agitation grandiloquente, donne ainsi tout son sens au chant de douce espérance qui lui répond.

Les solistes ont malheureusement peiné à trouver leur place dans cette interprétation : faisant son entrée dans le troisième mouvement, la voix puissante du baryton Michael Nagy, au vibrato généreux et large, a singulièrement manqué d’agilité et de sobriété dans ce contexte. Quant à Hannah Morrison, qui avait pour tâche de suppléer Genia Kühmeier dans un cinquième mouvement délicat, sa gestion poussive de la ligne mélodique a échoué à transmettre la finesse aérienne de la partie de soprano, malgré de beaux aigus cristallins.

Soutenu par un orchestre attentif et guidé par un Blomstedt transcendé, le chœur a doucement conclu le requiem, dans un septième mouvement qui retrouvait la souplesse tranquille du mouvement initial : « Qu’ils se reposent de leurs travaux, car leurs œuvres les suivent. » Après un ultime accord de fa majeur à la lueur des scintillements de la harpe, c’est dans un recueillement bienheureux que s’est achevé le concert. Il était écrit que ce requiem allemand aurait les dimensions de l’éternité.

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