Cela fait près de vingt ans – et plus de cent représentations – que cette production de La Bohème, mise en scène par Jonathan Miller, ravit les spectateurs de l’Opéra de Paris. Les distributions se succèdent, et le public est toujours au rendez-vous, même en l’absence de grandes têtes d’affiche. Le secret ? La musique ultraconnue de Puccini, qui touche le plus grand nombre, et une belle mise en scène, cohérente, sans provocation, qui nous plonge dans l’imagerie délicieusement rétro du Paris de l’entre-deux-guerres.

© Opéra national de Paris / Julien Benhamou
© Opéra national de Paris / Julien Benhamou
Il faut dire que mettre en scène cette œuvre emblématique relève de la gageure. Quatre artistes mènent à Paris la « vie de bohème » et partagent une mansarde insalubre ; l’un d’eux, Rodolfo, tombe amoureux d’une jeune femme, Mimi, atteinte d’une maladie incurable ; le couple se sépare, puis au moment où il se retrouve, Mimi meurt. Tout, à commencer par la partition, contribue à faire de ce drame romantique simpliste un véritable « tire-larmes ».

Pour combattre cet effet, maintes fois exploité, le dessein premier de cette production semble d’éliminer le pathos inhérent à l’œuvre en gommant tous les aspects larmoyants, afin que l’émotion naisse principalement de la beauté de la musique. Pour ce faire, Jonathan Miller commence par transposer l’action dans le Paris du début des années 30, avec un point de vue très cinématographique. Les décors, les lumières et les costumes sont très soignés et réussis, jusque dans les moindres détails : la pauvre mansarde grise sur un mur de laquelle une affiche de la provocante Jean Harlow nous renvoie dès le premier tableau au destin tragique de Mimi ; ou encore la publicité « Dubonnet », emblématique de cette période de fausse insouciance. On pourrait presque prendre la scène de l’Opéra Bastille pour un plateau de cinéma.

Le jeu des acteurs abonde, lui aussi, dans le sens de l’atténuation des émotions trop faciles. C’est particulièrement vrai pour ce qui concerne Ana María Martinez, dont la Mimi est si distanciée qu’on se demande même si elle se sent vraiment concernée, que ce soit par l’amour ou par la mort. Son chant est parfaitement cohérent avec son jeu : ni sentiment ni relief, et des accents métalliques qui renforcent l’impression de désincarnation du personnage. À trop vouloir éviter les larmes faciles, on tombe ici dans l’excès inverse, et c’est dommage.

À l’opposé, le Rodolfo du jeune Abdellah Lasri est tout à fait juste, tant par le jeu que par le chant. Remarqué l’hiver dernier lorsqu’il remplaça Roberto Alagna dans le rôle-titre de Werther, il confirme ici les espoirs qu’il avait alors commencé à susciter. Après avoir paru souffrir dans un « Che gelida manina » trop lent, aux aigus un peu serrés, sa voix s’est progressivement ouverte et détendue au fil de la représentation. Le timbre chaleureux combine la juvénilité avec une patine qui lui donne une vraie singularité. Il lui manque juste encore un peu de rondeur dans les aigus et le haut médium. Ces réserves étant formulées, il ne fait guère de doute que s’il continue sur sa lancée, Abdellah Lasri fera parler de lui dans les années à venir.

Avec sa voix claire, Mariangela Sicilia campe une Musetta légère et mutine, animée d’une énergie vitale très communicative. La voix profonde d’Ante Jerkunica fait merveille dans un Colline, dont le « Vecchia zimarra », tout en émotion retenue, sonne parfaitement juste. Tassis Christoyannis (Marcello) et Simone del Savio (Schaunard) viennent compléter un quatuor masculin d’une très belle homogénéité vocale et théâtrale.

© Opéra national de Paris / Julien Benhamou
© Opéra national de Paris / Julien Benhamou
Dans la fosse, à l’instar de ce qui se passe sur le plateau, l’Orchestre de l’Opéra de Paris, sous la direction sobre et précise de Sir Mark Elder, évite les effusions inutiles, en conservant juste ce qu’il faut d’émotion. Et cela concourt très pertinemment à l’ambiance cinématographique de l’ensemble.

Au final, de cette représentation, on retiendra deux choses : la belle mise en scène de Jonathan Miller, toujours aussi efficace au bout de vingt ans, et la révélation confirmée d’un ténor à suivre, en la personne d’Abdellah Lasri.