Quel sens donner au terme « d’après » lorsque le titre d’un spectacle n’est autre que « Bohème, notre jeunesse d’après Giacomo Puccini » ? S’agit-il d’une nouvelle composition prenant simplement pour matériel d’inspiration la base dramaturgique de l’opéra de Puccini ? S’agit-il de conserver l’essentiel du matériel musical de Puccini tout en lui administrant un sévère remaniement ?

© Pierre Grosbois
© Pierre Grosbois

À l’Opéra Comique, Pauline Bureau (mise en scène) et Marc-Olivier Dupin (compositeur) font le choix de la deuxième option en proposant une forme « allégée », « resserrée sur l’intimité de ses personnages, la fragilité de leur condition, la fraîcheur de leurs émotions ». Résultat : treize musiciens en fosse et huit chanteurs solistes pour cet opéra de poche resserré en une durée record d’une heure et trente minutes. Pour tenir ce délai, exit le chœur, exit les personnes secondaires… Tout va très vite (peut-être trop pour être crédible) : Mimi à peine entrée en scène se retrouve déjà morte, prise dans la frénésie d’une version où le temps n’existe pas, où le printemps succède à l’hiver avec brutalité et où l’on ne prend pas vraiment le temps de vivre.

Le plus gros bémol de la proposition vient surtout du fait que les instigateurs du projet conservent le matériel musical de base de Puccini et notamment ses mélodies, l’harmonie ainsi que l’essentiel des rythmes. À force de souhaiter coller à l’original, mais avec des moyens matériels et humains bien inférieurs à ceux nécessaires à l’œuvre de Puccini, la comparaison semble inévitable. Malheureusement, treize musiciens en fosse (aussi bons soient-ils) ne peuvent remplacer un orchestre Puccinien. Y gagne-t-on en intimité ? Probablement… Mais l’on y perd en richesse des timbres, des couleurs, en ampleur et même en émotion.

Marie-Ève Munger (Musette), Jean-Christophe Lanièce (Marcel) © Stefan Brion
Marie-Ève Munger (Musette), Jean-Christophe Lanièce (Marcel)
© Stefan Brion

Après le temps resserré voici également que Mimi et Rodolphe parlent en français. Ce nouveau livret ne semble avoir d’autre intérêt que de favoriser une compréhension immédiate du texte lors de la tournée du spectacle dans des salles pas toujours équipées de système de surtitrage. Le livret ne se distingue pas par l’usage d’une langue très recherchée mais les artistes soignent tous leur prononciation. Peut-être trop jeunes pour des rôles d’une telle ampleur, les chanteurs sont en peine musicalement mais également théâtralement pour faire vivre des personnages crédibles et attachants. Dans ces conditions, c’est évidemment la plus expérimentée du groupe qui se distingue. Marie-Eve Munger campe une Musette vive et insolente très à l’aise dans la virtuosité de son numéro de charme du Café Momus.

La scénographie signée Emmanuelle Roy est épurée et astucieuse. Pas de transposition hasardeuse mais l’ancrage du drame dans le Paris de 1889, celui des travaux d’Haussmann et de la construction de la Tour Eiffel. Au centre du plateau, une jolie maison sous les toits qui pivote pour accompagner les différentes scènes du spectacle. La direction d’acteur est sans surprise et les chanteurs semblent peu guidés (ou peu inspirés) dans l’occupation de l’espace.

Reste enfin le principal point de discussion de ce projet : quel est le public visé ? Quels moyens sont mis en œuvre pour toucher ce public ? Dans le programme de salle, figure la mention suivante : « L’Opéra Comique a voulu proposer une version française et légère qui a vocation à voyager sur tous les territoires, à la rencontre des publics éloignés de l’opéra ». La liste des partenaires de la tournée du spectacle cite, par exemple, de nombreux lycées d’Île-de-France, Suresnes, Bastia, Versailles ou encore Rouen.

© Pierre Grosbois
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Bohème, notre jeunesse apparaît donc comme un spectacle portatif facilement exportable de salles en salles et destiné à un public peu familier de l’opéra. Mais pourquoi lui présenter une version « allégée » alors que l’original n’est déjà pas bien long (deux heures au maximum) ? Plus bref signifie-t-il vraiment plus abordable ? Ce public ne mérite-t-il pas un véritable orchestre, un chœur et tous les moyens caractéristiques du monde de l’opéra ? Évidemment, la contrainte économique est ici le nerf de la guerre et déplacer treize musiciens et huit solistes est évidemment moins coûteux.

Qu’il nous soit tout de même permis d'émettre quelques réserves sur ce type de manifestations. La démocratisation du genre lyrique ne devrait-elle pas, idéalement, passer par l’enseignement, l’accessibilité des salles et pourquoi pas, par des tournées de spectacles d’envergure ? Le prix à payer est important et l’enjeu de faire vivre, comme il se doit, la volumineuse et coûteuse machine à rêve qu’est l’opéra n’est malheureusement pas au centre des priorités actuelles. Les théâtres n’ont plus de budget, sauf pour envoyer Mimi sur Mars, comme on a pu le voir sur une autre scène parisienne cette saison.