Il y a une tendance à réduire la musique savante des pays slaves aux grands noms de la musique russe des deux derniers siècles ou aux avant-gardes de toutes sortes (Scriabine, Roslavets, Oboukhov,…). Le concert de ce soir nous en montre une autre facette, active et toute aussi passionnante, en la personne du compositeur ukrainien Vladimir Silvestrov. Le chef russe Andrey Boreyko se place depuis plusieurs années en ardent défenseur de la musique de ce compositeur, interprétant fréquemment ses œuvres en concert, et ayant enregistré sa Sixième Symphonie. Au programme de ce soir, dirigeant l'Orchestre Philharmonique de Radio France , il nous offre le redoutable Concerto n°3 de Prokofiev avec Lukas Geniusas au piano, suivi d’extraits du ballet La Belle aux bois dormant de Tchaïkovsky et de la Symphonie n°7  de Vladimir Silvestrov.

Andrey Boreyko © Richard de Stoutz
Andrey Boreyko
© Richard de Stoutz

Le public parisien a déjà eu maintes occasions de découvrir le pianiste Lukas Geniušas, grand nom de sa jeune génération, et d’apprécier en lui tant la précision et la clarté de son, la maîtrise absolue du toucher, que la pertinence de ses choix musicaux. Ce soir dans le concerto de Prokofiev on retrouve l’artisan, le joaillier, l’esthète, mais l’on a du mal à adhérer complètement à l’idée musicale qu’il y a derrière. Il nous sert cette musique sur un petit écrin de velours, y porte une attention extrême. Enfermé dans sa bulle il fignole méticuleusement la moindre inflexion d’atmosphère, le moindre contrechant. Il se place tant en orfèvre qu’en chirurgien, et c’est là techniquement un travail absolument remarquable qui montre le niveau extrême de sa science du toucher. Que dire cependant de la pertinence d’une telle conception ? Indifférent à l’orchestre, il est dans son monde nanométrique délicat et semble oublier qu’il n’est pas seul sur scène. Par ailleurs dans son écrin ouaté son jeu a du mal à sonner lorsqu’il côtoie l’orchestre, son raffinement intime ne souffre guère une autre présence sonore, d’autant plus que l’orchestre ne le suit pas du tout dans cette direction. Andrey Boreyko adopte une interprétation nettement plus franche et spontanée. L’orchestre sonne, donne des élans, des dynamiques, le son vit et s’affirme, fait vibrer les murs dans l’Andante-Allegro ou dans l’Allegro final. Il y a du lyrisme, du souffle, de l’ardeur. Geniusas est dans un tout autre monde, un monde très personnel, tout à fait intime, un monde ultra sophistiqué de dentelle et de chirurgie. Il n’y a guère en lui la passion, l’exaltation et la virilité du son de l’orchestre, qualités que l’on attend habituellement dans ce concerto, et ces deux conceptions s’accordent mal. Si le parti pris de Geniusas peut éventuellement s'envisager dans des pièces pour piano seul, elle sied assez mal aux effectifs plus grands.

Le concert se poursuit avec des extraits de La Belle au bois dormant de Tchaïkovsky, œuvre dans laquelle le compositeur affirme comme dans le Lac des cygnes sa volonté de faire du ballet un ouvrage dramatique, pensé comme un opéra. Ce dramatisme transparaît dans l'interprétation de Boreyko, qui nous fait entrevoir le fantastique, le rêve, mais aussi par contraste la malédiction de Carabosse et la mort. Il y a dans la manière de faire sonner l'orchestre une grande franchise, un caractère direct presque rustique, qui cependant a le mérite de ne manquer ni de style ni d'élégance, et certainement pas de pertinence.  

Comment passer de l'œuvre de Tchaïkovsky à celle de Silvestrov que plus de 110 ans séparent ? Andrey Boreyko ne s'embête pas, il les enchaîne directement, comme si elles n'étaient que différents mouvements de la même œuvre. Face au chef à qui l'on demandera plus tard dans les coulisses la raison de cette audace et qui ne la justifiera que comme un moyen de ne pas distraire l'attention du public par des applaudissements en niant tout autre lien d'ordre musical, on ne peut que reconnaître l'intelligence d'un tel choix. Parions que la plupart des spectateurs, dont nous faisons partie, ont été troublé, insidieusement, en ne sachant si la musique était toujours du Tchaïkovsky. Le son du piano (absent dans l'orchestre de Tchaïkovsky), l'usage de cloches et les couleurs sombres et riches des harmonies ne pouvaient être du Tchaïkovsky, et pourtant le doute persiste un moment, tant il n'y eut aucune cassure. Car l'œuvre de Silvestrov ne procède jamais par rupture, mais par souffle. Elle enveloppe et hypnotise. Par son immédiateté d'expression elle nous emporte sur des rives troublées de sensations, elle nous immerge dans un univers ténébreux et insaisissable. C'est une musique qui ondoie, sinue lentement. Si aucun élément musical ne se démarque ou ne s'individualise du tissu sonore, les atmosphères troubles ne sont pas pour autant diffuses, il y a une clarté tout au long de l'obscurité, tel dans la nuit un paysage de brouillard éclairé par la lune. 

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